La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Algérie – Des indignés et des incompétences ourdies pires que le complot

Ahmed Selmane
Mercredi 12 Octobre 2011

En Algérie, on ne passe pas son temps à comploter. Les algériens ont des problèmes sérieux et graves à résoudre, ils ne complotent pas. Il leur arrive de crier parfois. De sortir dans la rue et se faire tabasser. Mais ils ne complotent pas. Le complot existe surtout chez les tenants du régime. Ils le voient partout. Dans notre respiration élémentaire. Dans notre mépris, vraiment total, des simagrées de sa « politique » et de ses « joutes » parlementaires. De ses « réformes » qui cherchent à enraciner le statuquo. De ses savants contraints à faire les pitres. Ils ne le sentent pas. Il n’y a pas de complot. Il n’y a qu’une indignation qui enfle, qui enfle…



Ceux qui savent et servent le prince au lieu de la vérité

Centre Pierre et Marie Curie
Centre Pierre et Marie Curie
Nos indignations, parcellaires, atomisées, sont des ruisseaux qui sont en train de faire des rivières. Et ces indignations, ces derniers sursauts de la dignité, deviennent, chez eux, le grand complot ourdi, the Big One. Avec collusion avec l’Etranger, bien sur ! Certains signes ne trompent pas. Même le Professeur Mohamed Seghir Babes, en charge du CNES (Conseil national économique et social), seul « tink thank » apparemment fonctionnel du régime puisque on n’entend plus parler de l’Inesg, est astreint à l’indignité du propagandiste ; celle qui consiste à taire son intelligence et à reprendre en refrain le mot d’ordre qui vient des gardiens de l’ordre établi. Même dans les systèmes fermés, les structures qui sont chargées de « réfléchir », « d’anticiper » et d’ouvrir des pistes, ne sont pas tenues de répercuter la basse propagande. Un « professeur » qui « pense », fait dans la « stratégie », dans la projection sur le futur proche et lointain de la nation, ne devrait pas être tenu d’avoir le réflexe pavlovien d’un Sidi Saïd ou d’un Abdelaziz Belkhadem… De tout ceux qui pourfendent, avec une évidente mauvaise foi, un complot du 17 septembre inventé sur facebook et éventé sur Facebook et qui n’est pas sorti de Facebook. Il ne devrait pas être astreint à répéter ces propos qui font rire, tristement, le gros des algériens. Qui ont appris à respecter ceux qui « savent » et attendent d’eux qu’ils fassent œuvre utile. « Dis : «Sont-ils égaux ceux qui savent et les ignorants ? Les hommes doués d'intelligence sont les seuls qui réfléchissent ». ( Sourate 39 - Les groupes - Az-Zumar - Verset 9 ]. Oui, dans notre culture, ceux qui savent ne se doivent pas se rabaisser car ils « réfléchissent ». Et pourtant, de cette bonne ville de Djelfa, qui aimerait bien qu’on s’occupe sérieusement de ses chérubins et qu’elle sorte de son statut peu enviable de lanterne rouge de l’éducation nationale, le professeur Mohamed Seghir Babes, « brillant universitaire et africaniste reconnu » (formule trouvée dans Jeune Afrique) s’est senti obligé de participer à la dénonciation du complot du 17 septembre. Il y avait, malheureusement pour lui mais heureusement pour l’édification générale, dans cette bonne ville de Djelfa un correspondant d'El Khabar… Qui nous a rapporté le "grand secret" livré par le professeur "aux cadres et à la société civile" du cru, au sujet d'un 17 septembre, choisi, "pas par hasard" pour attenter à la "stabilité" du pays sous le slogan d'un "prétendu changement"... « Sont-ils égaux ceux qui savent et les ignorants » ? Non bien sur ! Mais ceux qui savent et qui servent le Prince au lieu de servir la vérité, sont-ils des savants ?

Le prof et le miroir

Djamel Ould Abbès, docteur en médecine et ministre de la santé, est passé au Centre Pierre et Marie Curie pour prétendre que « presque » tout va bien. Que le centre n’a pas été fermé. Aussi simple. Il est ouvert, la preuve, j’y suis ! La plaisanterie est cynique. Le Centre n’a pas été fermé, bien sur… Il ne prodigue plus de soin néanmoins car les deux simulateurs du plateau technique indispensables pour déterminer avec précision la zone à traiter ne fonctionnent pas. Un centre « ouvert » qui ne prodigue pas des soins à des cancéreux est un centre fermé, dirait le bon sens qui est, malgré le délire au pouvoir, assez bien partagé par les algériens. Mais on devine ce qui pousse le ministre à rouler des mécaniques et à convoquer – il adore ça – la télévision et l’APS dans sa présumée visite « surprise » au CPMC: la prise de parole d’une grande dignité du professeur Kamel Bouzid, qui a dit, publiquement, ce que savent tous ceux qui, pour se soigner ou soigner, vont au Centre Pierre et Marie Curie. Là où une humanité affligée cherche des soins et ne les trouve pas. Là où des professionnels de la santé enragent de ne pas pouvoir aider ces gens qui peuvent être sauvés mais qu’ils sont contraints de laisser à l’abandon. Une forme d’eugénisme social est à l’œuvre. 20000 cancéreux qui peuvent être traités en radiothérapie sont laissés sans soins chaque année. Le professeur Bouzid a, en quelques mots et en quelques chiffres, tout mis à nu. Intolérable pour Monsieur le ministre. Qui doit penser – c’est la norme aussi – qu’on complote contre son poste ministériel arraché après des années de « labeur ». Qui croit pouvoir effacer par son auguste « présence » le terrible abandon que subissent les cancéreux, les plus pauvres, ceux qui n’ont pas d’argent ; et surtout qui n’ont pas de « ressources politiques » devenues la seule voie pour obtenir une prise en charge à l’étranger. Honneur au professeur Bouzid. Il a brisé le silence. Ce professeur est un indigné. Il a été digne de son savoir. Au sens politique, éthique, philosophique. Et ce pays a besoin que des femmes et des hommes s’indignent. Et le disent. Contre les faussaires. Car ce que le professeur Bouzid a dit, nous le savons tous. Le Centre Pierre et Marie Curie n’a pas les moyens de s’occuper des malades. Ceux qui y travaillent en souffrent. Ceux qui viennent, souvent de très loin, en souffrent. Le CPMC n’est pas, depuis longtemps et malgré l’abnégation de ses personnels, un lieu où l’on soigne. C’est un lieu de passage à vide. Un mouroir. Un miroir.

Immolation, stade terminal

Une femme flouée par l’achat d’un appartement qui n’appartient pas au vendeur s’immole par le feu. Au moment où l’on est venu l’expulser de « son » logement, on l’a mis dans le stade terminal de la déchéance. Dans la précarité la plus totale. Peut-on imaginer ce que peut ressentir une femme, seule, divorcée, avec deux enfants, qui met toute son épargne dans un logement et que l’on vient, par décision de justice, envoyer à la rue. Peut-on saisir ce qui se passe dans l’esprit d’un jeune lycéen qui s’asperge d’essence car on n’a pas voulu le réintégrer… Et il y en a eu d’autres. Des protestations suicidaires qui ne s’adressent plus à personne. Qui auraient pu s’adresser à un Etat… s’il existait. Mais là, on dans un acte final, définitif. De celles ou de ceux qui n’attendent plus rien. De celles et ceux qui ont senti le vide de l’avenir. De celles et ceux qui y ont pressenti encore plus de noirceurs. Les immolés ou ceux qui s’immolent, on commence à ne plus pouvoir les compter. Comme nos émeutes journalières ordinaires, comme nos harragas sur bateaux de fortunes et comme nos harragas, silencieux, bardés de diplômes et qui partent, sans retour, avec visa. Des récits individuels, toujours particuliers, mais qui se déroulent sur une même trame, celle d’un pays qui ne manque pas d’atouts, de possibilités mais où beaucoup de femmes et d'hommes sont malheureux. Ou beaucoup ne rencontrent que le noir de l’avenir. Alors que nous avons raisonnablement la possibilité de faire un Etat avec des citoyens libres et égaux devant la loi, avec des responsables tenus de rendre compte de l’usage qu’ils font du pouvoir et des ressources qui vont avec… Ceux qui s’immolent ne complotent pas. Ceux qui font grève ne complotent pas. Les syndicalistes UGTA de Rouïba qui s’indignent d’une Tripartite où le patron de l’Ugta a fait, délibérément et par impératif de fonction au sein du système, le dindon de la farce, ne complotent pas. Les chômeurs qui montent du sud chercher une visibilité à Alger, non loin du siège de la Régence, ne complotent pas. Il n’y a que Belkhadem, Sidi Said…. et le professeur Babès pour voir du complot là où il n’y a qu’une demande d’Etat, une demande de lois, une demande de règles… Une demande de citoyenneté. Les complots n’existent pas ? Non, ils existent bien sur. Mais le plus grand complot en Algérie n’est pas celui des « ennemis extérieurs » et « intérieurs ». Il n’est pas sur facebook. Tout ces algériens qui s’indignent ne croient pas que la présidence, le DRS et les profiteurs du système, sont en train de comploter à chaque tournant et à chaque minute. Les indignés qui attendent de se fédérer sont plus raisonnables que les professeurs qui ruinent leur statut et éteignent leur raison en devenant de plats propagandistes. Ces indignés peuvent donner un ordre de grandeur. « Dans l’Algérie de 2011, l’Algérie de la fierté et de la Karama, la part du complot ne dépasse pas 5%, celle de l’incompétence est de 95% ». On le devine. Le pire des complots n’est pas le complot. C’est cet autre chose diffuse et qui se nourrit et se reproduit sur nos libertés interdites. Oui, indignons-nous !


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Ahmed Selmane | 20/03/2012 | 3497 vues
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