La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Ce cher frère...

Salima Ghezali
Mardi 31 Janvier 2012



Il aura consacré beaucoup de son temps à écrire. S’inscrivant dans une tradition épistolaire, face à la fermeture de l’espace public et à l’absence de dialogue, il ne renonce pas, pour autant, à faire entendre un avis contraire. Les mots, chez Abdelhamid MEHRI, ne sont pas interchangeables. Quand il écrit « cher frère » à un compatriote avec lequel il est en désaccord sur des choix décisifs, il le fait avec conviction. Dans l’esprit de cette culture particulière que l’on retrouve chez beaucoup de militants et de lettrés du mouvement national. Une culture forgée dans la lutte politique contre le colonialisme. La fraternité, à laquelle il est fait référence, n’est pas seulement de proximité, mais de revendication. Ce « frère »-là revendique bien plus qu’il ne se rapproche. Revendication-affirmation-proclamation d’une fraternité des hommes qu’aucun système, - aussi abominable soit-il -, ne peut réduire. N’a le droit de réduire. Ce « cher frère » sous la plume de Mehri est une leçon d’histoire, de politique et de philosophie.

La qualité de « frères » en humanité (et de combat) a constitué le socle de dignité irréductible pour des êtres, les Algériens, qu’un ordre colonial, basé sur une domination raciste implacable, a niés précisément en leur humanité. Musulman -humaniste-militant, et, par-dessus tout Algérien, quand il dit frère autant que quand il dit camarade, sans rien céder aux enfermements idéologiques. Et sans rien céder de ses combats politiques. Aux frères, comme aux camarades et aux compatriotes, Abdelhamid MEHRI a parlé la langue d’un homme, pour qui, la radicalité réside dans la profondeur d’une réflexion et d’un engagement, dans l’intégrité d’une démarche, dans la constance des convictions et dans la pleine conscience de leur perfectibilité. En plus de soixante ans d’engagement en faveur d’une Algérie qu’il aura voulue libre, forte, juste, démocratique, apaisée, MEHRI ne l’a projetée que fraternelle.

Quand il écrit « cher frère » à Chadli, à Zeroual ou à Bouteflika, il signifie ce qu’il écrit. Le « frère » n’est ni de convention, ni de pur protocole. Il est de rappel.

La courtoisie chez Mehri n’intervient pas au moment où il écrit « cher frère » à un homme à qui sa missive explique qu’il est en désaccord fondamental avec sa démarche politique. C’est, peut-être même, ce « cher frère » qui porte en son sein le reproche le plus implacable. Car la fraternité en question est celle des hommes qui se sont élevés contre la domination et l’injustice. Et qui ne sauraient s’accommoder de ces maux sans se renier. Pour la génération de MEHRI, se sont proclamés « frères », des hommes qui se sont révoltés contre la négation de leurs droits et libertés. Des hommes qui n’avaient souvent en commun que cette fraternité des opprimés à opposer à la violence coloniale. Frères contre l’arbitraire et le déni. Contre l’exclusion. Ce mot que MEHRI a bien dû prononcer et écrire, des milliers de fois, pour en dénoncer la pratique durant les vingt dernières années.

La courtoisie chez MEHRI aura consisté en ce qu’il offre la possibilité, au lecteur, de comprendre, de lui-même, que ce «cher frère » n’implique pas de gommer les différences et les contentieux, comme l’habitude en a été prise, mais, au contraire, oblige à les traiter politiquement. Puisqu’à la base de cette fraternité algérienne se tient l’engagement politique qui rendit possible la libération de l’Algérie et des Algériens, sans lesquels aucun honneur n’aurait été possible.

Ce « cher frère », comme tout ce que nous a laissé Abdelhamid MEHRI, est une leçon d’humanité et de politique. Quand un géant s’en va, il nous reste à méditer sur la grandeur. Et à nous en inspirer.


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