La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Chacun reconnaitra les siens

Abed Charef
Mardi 20 Mars 2012

La célébration de la fête de la victoire, le 19 mars, a révélé les mêmes fossés. L’esprit de la loi du 23 février est toujours présent chez les uns, alors que les autres, porteurs d’une cause juste, la défendent toujours aussi mal.



Membres des délégations algérienne et française avant la signature des Accords d'Evian le 18 mars 1962 © Radio Algérienne - 2012
Membres des délégations algérienne et française avant la signature des Accords d'Evian le 18 mars 1962 © Radio Algérienne - 2012
On ne savait pas très bien quelle attitude adopter envers ce 19 mars. Est-ce un jour de gloire qu’il faut fêter? Ou est-ce une journée honteuse qu’il faut occulter ? Faut-il fêter la victoire sur le colonialisme, faut-il célébrer la fin d’une résistance héroïque, ou bien, comme veut l’instaurer un révisionnisme de plus en plus pesant, faut-il voir dans le 19 mars le début d’une ère qui a vu s’installer un pouvoir autoritaire, incompétent et corrompu ?

Cette année encore, le 19 mars a apporté ses ambiguïtés. Ce n’est pas un jour férié, comme le 5 juillet et le 1er novembre, ni même une journée semi-chômée. Avec le temps, il a acquis un statut proche de celui du 19 juin, une sorte d’héritage encombrant, dont on ne sait que faire. De plus, le 19 mars charrie une connotation extrêmement péjorative, selon une version de l’histoire qui voudrait que nombre d’Algériens, peu enthousiastes à l’idée de rejoindre le FLN pendant la guerre, l’ont rallié à la proclamation du cessez-le-feu, pour grossir artificiellement le nombre de combattants.

Les moudjahidine, qui ont fait du 19 mars la fête de la victoire, ont choisi cette date pour tenir leur congrès. Ils espéraient en fait un grand moment de recueillement. Ils sont restés sur leur faim. Le président Abdelaziz Bouteflika les a boudés. Il s’est contenté de leur envoyer un message, ce qui les a quelque peu froissés. Le chef de l’Etat veut-il célébrer le 50ème anniversaire de l’indépendance « dans la modération », selon formule d’Alain Juppé, ce qui signifie que M. Bouteflika ne veut pas heurter la France ? Le doute s’est installé chez les moudjahidine, qui ont étalé leurs divisions.

Les uns exigent toujours une repentance de la France, et veulent une loi algérienne criminalisant le colonialisme. Ils s’expriment par la voix de Saïd Abadou, président de l’Organisation des moudjahidine, qui demande « avec insistance l’adoption par le prochain parlement de la loi criminalisant le colonialisme. C’est un devoir national », dit-il. Les autres, à travers le ministre Mohamed Cherif Abbas, soutiennent que cette loi n’est pas nécessaire, car les Algériens n’oublieront pas, avec ou sans texte législatif, dit-il, affirmant que « l'atrocité du colonialisme français ne sera pas effacée de la mémoire des Algériens ».

Cette cacophonie n’a pas permis de donner à l’évènement le côté solennel souhaité. Pourtant, il y a eu un effort, cette année. Un effort visible, à l’approche de la date du 19 mars. Pourquoi cet effort ? Parce qu’un changement d’atmosphère a progressivement envahi le pays depuis plusieurs semaines, avec une sorte de fièvre qui s’est emparée du pays.

Le changement était devenu perceptible avec le débarquement massif de journalistes français, venus préparer leurs dossiers sur le 50ème anniversaire de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu qui a officiellement mis fin à la guerre, le 19 mars 1962. Ces envoyés spéciaux, avec leurs émissions en préparation et leurs numéros tous aussi spéciaux consacrés à la guerre d’Algérie, ont réveillé les Algériens qui, eux, se préparaient plutôt à fêter le 5 juillet. Le déferlement des images sur la guerre d’Algérie à partir de la seconde semaine du mois de mars a fait le reste. L’Algérie officielle et médiatique s’est brutalement réveillée, pour découvrir que le 19 mars marquerait l’année en cours. Tout le monde s’y est mis pour tenter de rattraper le retard. Sans beaucoup de succès, faut-il le reconnaître.

Mais qu’importe. Le battage médiatique n’a jamais fait la justesse d’une cause. Parler plus fort ne signifie pas qu’on a raison. Et le combat pour la liberté, même défendu par des caciques aussi malhabiles que Mohamed Cherif Abbas, est bien plus beau et plus noble que le discours de ces intellectuels qui se retrouvent du côté du colon et de l’OAS. Il est plus digne que ce nihilisme qui s’attaque à tout ce que l’Algérie a fait depuis l’indépendance pour nous suggérer que, avant, c’était peut-être mieux.

Bien sûr, on pourra toujours déplorer une déclaration de Saïd Abadou affirmant, contre toute évidence, qu’aucun harki n’a été tué après le cessez-le-feu. On pourra tout aussi bien regretter l’absence d’un discours politique, ou même l’absence de ces fameux éléments de langage, qui permettent, en toutes circonstances, de donner des réponses toutes faites, sans effort et sans surprise.

Mais que pèsent ces erreurs face aux énormités énoncées par les intellectuels et les spécialistes de l’autre côté ? Que pèse une bourde de Saïd Abadou face à une énormité proférée par cette star de la télévision française, qui demandait à Mohamed Harbi, sur un ton supposé malicieux, d’où venaient les ordres de lancer le terrorisme en France pendant la guerre? Que pèse la langue de bois de Mohamed Cherif Abbas face à ces documentaires révisionnistes qui répètent, à l’infini, la thèse de la violence partagée, des torts des deux côtés et des dérapages symétriques, mettant à égalité victime et bourreau, et rejetant dos à dos le criminel qui a spolié un pays et l’homme dont on a nié l’existence pendant plus d’un siècle?
Entre Jean-Pierre Elkabbach et Saïd Abadou, entre ceux qui parlent de terrorisme et ceux qui parlent de résistance, chacun reconnaitra les siens.


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Ahmed Selmane | 20/03/2012 | 4245 vues
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