La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Du « Serment des barbares » à « Poste restante : Alger » : la satire conventionnelle de Boualem Sansal

Yassin Temlali (Extrait de Chroniques ciné-littéraires de deux guerres, Barzakh, Alger, 2011)

Yassin Temlali
Mardi 22 Mai 2012

La récente visite en Israël de l'écrivain algérien Boualem Sansal fait polémique.
Nous publions cette analyse par Yacine Temlali de l’œuvre de Sansal. Les écrits d'un auteur renseignant sur sa vision du monde, bien au-delà des voyages qu'il entreprend.



Avant d'accéder à la célébrité à cinquante ans, Boualem Sansal a été consultant en affaires, chef d’entreprise et haut fonctionnaire du ministère de l’Industrie. Jusqu’à la parution de son premier roman, « Le serment des Barbares(1) » en 1999, il s’était fait connaître essentiellement par quelques ouvrages spécialisés en économie.

« Le serment des Barbares » lui a valu une notoriété immédiate, à laquelle n’était pas étranger le contraste entre la condamnation féroce du pouvoir algérien dans ce roman et le profil de fonctionnaire discret de son auteur. Le « directeur central » soumis à l’ « obligation de réserve » s’était fait romancier. Il avait mis sa connaissance des rouages de l’Etat au service d’un art romanesque, où le fil de la satire politique se déroule sur le fond d’un véritable désenchantement des chances du pays de survivre à ses prédateurs.

Dans ce texte touffu, l’Algérie contemporaine est disséquée de manière peu amène : corruption, injustice, violence et vanité des institutions. Le romancier s’était fait médecin. Un médecin sans concession qui, fatalement, allait provoquer l’incompréhension de tous les officiels, amateurs de diagnostics complaisants. En 2003, il est limogé de son poste au ministère de l’Industrie. Un règlement de compte, pense-t-il : « [Le ministre islamiste, El Hachemi Djaâboub] voulait s'entourer d'islamistes, des gens de son douar, une pratique bien établie chez nous(2).» Ce limogeage n’en est pas moins une bénédiction. S’il l’a privé « d’avoir un pied dans le réel(3) », il lui a permis de se consacrer pleinement à l’écriture.

Nourrie du succès du « Serment des barbares », l’entreprise sansalienne de dissection de la société et de ses dysfonctionnements a continué sans relâche ces dernières années. « L’enfant fou de l’arbre creux(4) », publié en 2000, confirmera le talent littéraire et satirique de Boualem Sansal. A travers de longues conversations entre un Français, Pierre, et un jeune Algérien, Farid, acculés au dialogue par une proximité non désirée, celle du monde carcéral, ce roman est le lieu d’une même parole désabusée sur l’Algérie. « ‘’L’enfant fou de l’arbre creux’’ peut symboliser le peuple algérien infantilisé par des discours extrêmement primitifs. Il est enchaîné, aveuglé. L’arbre creux, c’est cette Algérie dont on a enlevé toute la richesse, toute la substance, c’est un arbre sec », commente l’auteur(5). La prison de Lambèse, où se déroule ce face-à-face allégorique entre Pierre et Farid, symbolise, quant à elle, la perpétuité de l’enfermement algérien et ses terrifiantes conséquences. Comme ce triste pénitencier, le pays est une immense jungle où la force prime le droit, sous l’œil consentant de terribles matons sans scrupules.

En 2003, Boualem Sansal publie « Dis-moi le paradis(6) ». Dans les conversations avinées mais lucides du Bar des amis, « c'est l'Algérie qui est mise en scène, à nu, l'Algérie d'aujourd'hui, schizophrène tournant sur elle-même, crapahutant avec ses malheurs et ses bonheurs, plus hantée par son passé décomposé et travesti que par son devenir(7) ». « Harraga(8) » (2005), quatrième roman de l’écrivain, poursuit cette enquête romanesque sur le « malaise algérien » à travers l’histoire de Lamia, une pédiatre de la santé publique, dont la vie intime se déroule entre le souvenir de Sofiane, son frère, un harraga (émigré clandestin) disparu sans crier gare, et une jeune fille, enceinte d’un enfant illégitime, qu’elle a accueille et à qui elle finira par faire prendre le large à force de l’étouffer d’amour.

« Poste restante: Alger(9) » apparaît comme un concentré de la critique à laquelle Boualem Sansal, dans ses écrits romanesques, soumet l’Algérie contemporaine, ses apparatchiks, ses milliardaires et ses millions de « citoyens normaux », obéissants ou révoltés. Dans une interview publiée le 20 mai 2006(10), l’auteur reconnaît en son pamphlet une sorte d’apogée de la satire politique et sociale qui caractérise ses romans: « Dans tous mes romans, j'ai abordé des questions qui tourmentent mon pays et les Algériens, ce sont les questions de l'identité, des langues, de la religion, des institutions, de la démocratie… Dans ‘Poste restante’ j'ai rassemblé toutes ces questions sous forme pamphlétaire. »

Dans ce court essai, Boualem Sansal lance une attaque en règle contre l’idéologie officielle qui fonde l’identité nationale sur deux principales « constantes », l’arabité et l’islam. L’Algérie, écrit-il, n’est arabe que si l’on fait abstraction de ses 80% de Berbères et des « naturalisés de l’histoire » que sont, selon lui, les Mozarabes, les Juifs, les Pieds-noirs et autres Turcs [...] » Pourquoi veut-on faire de nous les clones parfaits de nos chers et lointains cousins d'Arabie? », s’interroge-t-il. « Disons que pour le moment l'Algérie est peuplée d'Algériens et on en reste là. L'affirmation entêtée d'une arabité cristalline descendue du ciel, est d'un racisme effrayant. »

Les foudres de Boualem Sansal n’épargnent pas les « berbéristes » radicaux qui, en réaction aux discours arabistes négateurs, estiment que les Berbères sont les seuls Algériens authentiques: « Nous sommes trop mélangés, dispersés aux quatre vents. Il ne nous est pas possible, dans ma famille, de savoir qui nous sommes, d'où nous venons et où nous allons, alors chacun privilégie la part de notre sang qui l'arrange le mieux dans ses démarches administratives. Les Berbères n'ont pas forcément vocation à être, à eux seuls, les enfants de l'Algérie.»

L’autre « constante » de l’idéologie officielle, selon laquelle l’islam est non seulement la religion du peuple mais aussi celle de l’Etat, est écorchée, ce qui est un fait rare, presque un précédent, dans la longue histoire des polémiques identitaires algériennes, l’islam étant souvent considéré, sincèrement par les uns, hypocritement par les autres, comme une « composante consensuelle » de l’identité nationale: « Cette ‘constante’ [l’islam] est une plaie, elle nie radicalement, viscéralement, les non-croyants, les non-concernés et ceux qui professent une foi autre que l'islam. En outre, elle offre le moyen à certains de se dire meilleurs musulmans que d'autres, et qu'en vertu de cela ils ont toute latitude de les redresser. De là à songer à les tuer, en même temps que les apostats, les mécréants, les non-pratiquants et les tenants d'une autre foi, il n'y a qu'un pas et il a été maintes fois franchi en toute bonne conscience. » Les recommandations sansaliennes sont clairement laïcisantes: « Supprimer l'enseignement religieux de l'école publique, fermer les mosquées qui ont proliféré dans les sous-sols des ministères, des administrations, des entreprises, des casernes et intégrer la construction des mosquées dans les plans directeurs des villes. »

L’œuvre romanesque de Boualem Sansal est éminemment politique, mais Boualem Sansal se défend d’être un « auteur politique » par choix personnel: « J'observe notre société et je constate que la politique pèse lourdement sur elle, au point de faire disparaître le reste. Mon idée, mais on peut se tromper, est que si on fait tant de bruit c'est sûrement pour assassiner le silence. C'est dans le silence que l'on réfléchit. Dans le fracas, on est amené à crier pour se faire entendre(11). »

La satire de Boualem Sansal, si elle peut prétendre à l'excellence du point de vue littéraire, n’est pas toujours exempte d’un certain simplisme. En atteste certains passages de « Poste restante: Alger ». La description des « maux algériens », formidablement menée, manque de véritable profondeur; on a peine à trouver à ces maux une autre origine que la seule bêtise des gouvernants. Il n’est certes pas demandé à un romancier d’être un fin politologue, mais cet essai n’est pas uniquement ce cri de colère qui résonne dans tous les romans de l’écrivain. Il est aussi une esquisse d’ « alternative moderniste » comme en témoignent toutes ces propositions de laïcisation de la vie publique. Lorsqu’un écrivain s’implique aussi directement dans les débats de sa société, n’est-il pas comptable de l’incohérence de son discours et de ses péchés incantatoires?

A bien des égards, la satire sansalienne paraît peu originale. Dans ses grands axes, elle reprend, en l’habillant d’une cinglante ironie, le discours traditionnel des élites modernistes, marginalisées par le pouvoir enlisé dans de dangereuses alliances avec les islamistes et autres conservateurs. Ainsi, si dans « Poste restante: Alger », le mythe populaire de l’« arabité éternelle » de l’Algérie est puissamment ébranlé, il est aussitôt remplacée par un autre mythe, celui d’une méditerranéité elle aussi « cristalline, descendue du ciel » pour reprendre les termes de l’auteur: « Nous sommes des Algériens, c'est tout, des êtres multicolores et polyglottes, et nos racines plongent partout dans le monde. Toute la Méditerranée coule dans nos veines. » Il est à se demander si les Touaregs, Algériens des confins subsahariens du pays, se sentent vraiment « méditerranéens ». Rien n’est moins sûr, mais c’est là un leitmotiv du discours anti-arabiste algérien qui, pour fuir les entraves d’un panarabisme obsolète et exclusiviste, se perd dans l’éther d’une Méditerranée illusoire et s’enferme, à son tour, dans le cercle vicieux des vaines quêtes identitaires.

L’alternative que propose Boualem Sansal au régime algérien, producteur d’injustices et de fanatisme, est d’un surprenant conformisme. C’est, en deux mots, le libéralisme aussi bien politique qu’économique. Dans une interview parue dans « Le Quotidien d’Oran(12) », Boualem Sansal - alors haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie - assumait la vulgate économique officielle avec une verve étonnante, sans y mettre une virgule de réserve. « Je suis censé m’occuper de la restructuration du tissu industriel pour l’adapter à l’économie de marché. Les grands combinats industriels comme El-Hadjar et compagnie, il faut les préparer à la privatisation. Il faut leur réapprendre l’efficacité, leur apprendre en fait, parce que je ne sais pas si à un moment ou à un autre ils l’ont su. » Boualem Sansal s’est-il demandé si les victimes des « plans de restructuration » élaborés dans l’intimité de son ministère, à l’insu des Algériens dont il pense porter la parole, ne constituent pas l’effrayante armée de réserve de l’islamisme conquérant?

Mais c’est l’idéal social de Boualem Sansal qui constitue la plus fidèle expression d’une pensée désabusée, qui ne fait pas de place au moindre rêve collectif. Des justes plaidoyers en faveur de l’émancipation de l’individu des carcans patriarcal et communautaire, on bascule dans la célébration naïve de la « réussite individuelle » et de l’ » effort personnel ». Dans cette même interview au « Quotidien d’Oran », l’auteur, dans la pure tradition rhétorique « temmarienne », conseille aux jeunes de ne plus trop compter sur l’Etat: « Il est temps maintenant qu’on fasse notre petit chemin tout seul. » Quel modèle de réussite propose-t-il à ces « paumés », livrés à eux-mêmes? Celui d’investisseurs entreprenants, pionniers irréels qui partent de rien pour conquérir le monde et la fortune(13). Il conclut ses conseils d’aîné expérimenté sur une note authentiquement bouteflikienne: « Les gens disent: ‘L’Etat ne fait rien’. Mais l’Etat n’a plus les moyens! » A sa décharge que, comparé aux idéologues officiels, sa défense du libéralisme a le mérite de la cohérence. Elle accorde la place qui leur sied aux libertés politiques et individuelles.

Boualem Sansal a commenté l’interdiction de « Poste restante : Alger » en regrettant que les idées qu’il y développe ne puissent pas prêter à débat en Algérie. Il n’a pas tort. Ces idées peuvent, en effet, être à l’origine d’intéressantes polémiques. Non seulement sur l’autisme du régime et sur son système de censure-répression dont l’auteur n’est pas la première victime, mais aussi sur un autre autisme, celui des « élites modernistes » enfermés dans l’univers de leurs poncifs paternalistes et dont les colères, à bien les observer, sont loin d’être subversives.

Notes
 
(1) Gallimard (France).
(2) Entretien avec Ali Ghanem, « Le Quotidien d'Oran », 8-10 mai 2003.
(3) « Je reste au ministère parce que je tiens à garder un pied dans le réel. Vivre comme ça de fiction, écrire de la fiction puis en parler ensuite à longueur de journée, à la longue, c’est appauvrissant. » Entretien avec Ali Ghanem, « Le Quotidien d'Oran », 24 septembre 2000.
(4) Gallimard, 2000.
(5) Entretien avec Ali Ghanem (déjà cité).
(6) Gallimard.
(7) Ahmed Hanifi, introduction à une interview avec Boualem Sansal publiée le 6 mai 2006 sur www.dzlit.com, site consacré à la littérature algérienne.
(8) Gallimard.
(9) Gallimard, 2006.
(10) Entretien avec Ali Hanifi (cité plus haut).
(11) Entretien déjà cité avec Ali Ghanem, « Le Quotidien d’Oran », les 8-10 mai 2003.
(12) 24 septembre 2000.
(13) « L’Algérie, jusqu’à présent, était faite par les politiques, par les partis au pouvoir, il est temps qu’elle soit faite par les citoyens eux-mêmes, pour accéder à la citoyenneté et puis bâtir. On commence à voir ça sur le plan économique. Il y a des gens qui investissent, qui galèrent en Algérie, mais qui avancent. » Entretien avec Ali Ghanem, « Le Quotidien, d’Oran », 24 septembre 2000.



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