La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Jeunes entrepreneurs musulmans: Quel financement ?

Smaïl Goumeziane
Lundi 21 Novembre 2011



Jeunes entrepreneurs musulmans: Quel financement ?
Depuis de nombreuses années, dans les pays musulmans, la question du financement des activités économiques en conformité avec les préceptes islamiques est récurrente. Dans la plupart des cas, les entrepreneurs, les jeunes en particulier, ne trouvent pas les produits bancaires conciliant leurs besoins de financement et leur éthique religieuse. Que ce soit au niveau des banques (publiques ou privées) locales ou même à celui des banques étrangères. Plus concrètement, la question essentielle renvoie aux frais et aux autres commissions bancaires dont il n’est pas toujours facile de savoir si ceux-ci ne seraient pas des formes déguisées de l’intérêt. Or, le Coran proscrit tout intérêt, toute usure et toute pratique spéculative.
En Algérie, ces préoccupations ne sont pas nouvelles. S’agissant des Jeunes entrepreneurs, ces craintes apparurent dès le lancement du programme d’insertion des jeunes en 1990. A l’évidence, les pratiques bancaires en vigueur bloquaient tout financement islamique et il fut difficile de contourner cet obstacle en l’absence d’une réforme radicale du système bancaire et fiscal. En attendant, à cet instant, la seule réponse immédiate fut la mise en place du crédit-bail, que les banques, pourtant publiques, acceptèrent avec beaucoup de réticence, quand elles finançaient « à perte » bien des entreprises publiques au bord de la faillite.
Vingt ans après, les inquiétudes des entrepreneurs en termes de financement demeurent. Pour plusieurs raisons : d’une part, on continue de méconnaitre la réalité du message coranique en termes de financement ; d’autre part, on continue de méconnaitre la réalité des institutions bancaires islamiques ; enfin, celles-ci ont du mal à émerger dans le paysage bancaire algérien. Alors, essayons d’y voir un peu plus clair et examinons les perspectives possibles d’un financement des entreprises algériennes conformes aux préceptes de l’Islam.

Les religions du Livre et l’intérêt

Pendant longtemps, les trois religions du Livre ont condamné et interdit le prêt à intérêt. A l’origine, la tradition juive condamna très clairement cette pratique. Puis, au retour de la captivité de Babylone le prêt à intérêt, toujours interdit entre Juifs, fut autorisé pour les non-juifs. De son côté, jusqu’au XVIème siècle, l'Eglise catholique, s’appuyant sur le texte biblique, était également opposée à la pratique de l'intérêt. Mais, sous l’impulsion de la réforme Calviniste,   le prêt à intérêt fut légalisé et autorisé pour les protestants. Désormais, l’intérêt se distinguait de l’usure. Ce faisant, sa pratique se répandit à l'ensemble de la communauté chrétienne. En pleine révolution industrielle, cette nouvelle source de financement favorisa l’essor de toute l’Europe. Au même instant, dans les pays musulmans, il n’était pas question de recourir au prêt à intérêt. Depuis la révélation du texte coranique, celui-ci était clairement interdit. « Dieu a permis la vente et il a interdit l’usure »… « 0 croyants! Craignez Dieu, et renoncez au reliquat de l'intérêt usuraire ». Ainsi, dans le texte sacré, intérêt et usure sont confondus et interdits. Mais, le Coran va plus loin et s’oppose à tous revenus spéculatifs. « Malheur aux fraudeurs, lorsqu’ils achètent quelque chose, ils exigent des gens une pleine mesure ; lorsqu’ils mesurent ou qu’ils pèsent pour ceux-ci ils trichent. » C’est dire que l’intérêt, comme les autres revenus spéculatifs sont considérés comme des revenus illicites, frauduleux et contraires à l’intérêt public, à la solidarité entre croyants et à la justice sociale. Pourtant, le Coran ne préconise aucunement de geler la circulation de l’argent. Bien au contraire le texte sacré vise la neutralité de la monnaie pour qu’elle puisse fluidifier au mieux les activités économiques.
D’ailleurs, comme pour la grande majorité de ses préceptes, l'Islam  inscrit cet interdit dans les conditions historiques de l’époque. La péninsule arabe du VIIème siècle était, pour l’essentiel, constituée de cités-états marchandes, vivant plus ou moins dans l’isolement, au milieu d’un environnement hostile.  Souffrant le plus souvent d'un manque de liquidités, elles connaissaient l'usure et la thésaurisation. Ce qui réduisait la demande de biens, décourageait les activités commerciales et, au bout du compte  augmentait considérablement le coût des marchandises. Pour lutter contre ces pratiques contraires à la « bonne » économie et à la justice sociale, le texte sacré prohiba l’usure et l’intérêt, et condamna avec la même fermeté la thésaurisation monétaire et les activités spéculatives. Celles-ci, en Islam sont d’ailleurs durement frappées par la fiscalité. Ce faisant, le Coran affirme sa vision productiviste et la primauté qu’il accorde à l’investissement sur les activités spéculatives.
Cependant, avec la complexification de l’économie et des échanges, les pays musulmans ont dû trouver des modalités de financement plus adaptées aux besoins économiques tout en restant conformes à leur religion. Une des pratiques utilisées fut le recours à des prêteurs non-musulmans. Ce qui expliqua, notamment, l’influence grandissante des Juifs dans le financement des activités commerciales des différents empires et royaumes musulmans, notamment en Algérie du VIIIème au XIXème siècle. Rappelons-nous, à titre d’exemple, de Busnach et Bacri1
Au lendemain des indépendances, tout en conservant les systèmes bancaires « occidentaux » hérités de la période coloniale, les états musulmans découvrirent que ces pratiques ne pouvaient suffire et il fallut se résoudre à étudier de plus près la question de l’intérêt dans les sociétés musulmanes du XXème siècle. Ainsi, en 1965, une commission de juristes musulmans venus de 36 pays s'est réunie en Egypte, à al-Azhar, afin de statuer sur cette question. Ils confirmèrent unanimement la prohibition du prêt à intérêt pour les banques comme pour leurs clients. Cependant, à titre individuel, certains théologiens musulmans, dont Youssouf Al-Qaradâwî, publièrent des fatwas  autorisant les musulmans en général de recourir à la location plutôt qu’à l’achat et à titre exceptionnel, pour ceux vivant en occident, au prêt à intérêt dans l'unique but d'acheter un bien indispensable, de première nécessité, lorsque les banques « occidentales » ne proposent aucun prêt à taux zéro. Quelques années plus tard, en 1973, le Prince Mohamed Al Fayçal Al Saoud, fils du roi Fayçal d’Arabie Saoudite, posa la question à un comité des sages du royaume de la conformité à la Charia, d’une rémunération de l’épargne. Dès lors que seuls le profit et les salaires investis dans des entreprises sont admis par le Coran, répondit le comité, « il est conforme à la loi que le prêteur partage les profits réalisés par les emprunteurs, à condition que les fonds ne soient pas investis dans des entreprises s’occupant de distribution de boissons alcooliques, de viande de porc ou de jeux. » Aussi, le comité recommanda-t-il « aux musulmans en général et aux gouvernements en particulier de faire leur possible pour protéger leurs sociétés de la Riba (intérêt, usure),… et de créer des banques islamiques, et des mazarates (institutions financières) permettant ainsi aux musulmans de déposer leur argent et d’investir dans les limites imposées par Allah. » 
Aujourd’hui, les opinions divergent sur l'interdiction de l'intérêt dans les économies des pays musulmans. Certains "modernistes" trouvent la lecture littérale du Coran trop restrictive et préconisent une interprétation dans l'esprit de la loi (Ijtihad), affirmant que le Coran n'a pas interdit  tout intérêt, mais uniquement les taux usuraires. Et de proposer l’instauration d’un « intérêt légitime ». Il n’empêche, une grande majorité continue à penser que l'intérêt doit être totalement proscrit. Aussi, aucune banque islamique n’applique  d’intérêts ni sur les emprunts ni sur les dépôts. Cependant, certains partenaires contournent cette difficulté par la pratique d’opérations commerciales « triangulaires » de fiducie (un tiers partenaire détient pour  le client, qui lui fait confiance, quelque chose qui ne lui appartient pas, afin de rendre légale, aux yeux de la loi religieuse, l’opération commerciale). Dans ce cadre, et selon certains auteurs,  cette pratique ne serait autorisée que pour les opérations financières  extérieures à "Dar Al Islam" (ce qui fut le cas historiquement, on l’a vu, lors des recours aux marchands et financiers Juifs). Une position d’ailleurs très proche de la vision judaïque de l’intérêt. Pourtant, le développement des banques islamiques au cours de ces dernières décades, ne résulta pas de ces seuls avis. Leur émergence coïncida également (et surtout ?) avec l’explosion des revenus pétroliers des années 1970, - les fameux pétrodollars, en mal de placement -, et avec l’irruption de l’islamisme politique, découlant de la révolution islamique d’Iran.
 
Dès lors, les banques islamiques connurent une progression fulgurante de leurs activités. Désormais, on distingue trois grands types d’établissement : les banques islamiques internationales (Banque Islamique de Développement, groupe Fayçal, groupe Dar El Maal, groupe Al Baraka…) ; les banques islamiques nationales (Koweit, Dubaï, Bahrein, Qatar, Egypte, Soudan, Jordanie, Pakistan, Malaisie, Indonésie…) ; les banques internationales disposant d’activités de financement islamique (Islamic bank of Britain, l’European Islamic Investment Bank et la Bank of London and Middle East…).Certaines de ces banques, comme Al Baraka, interviennent en Algérie. Dans ces conditions, en 2006, les principales banques islamiques dans le monde étaient, par ordre de taille décroissante d'encours, les suivantes : Al Rajhi Bank, la Kuwait Finance House, l'Abu Dhabi Islamic Bank, et la Bank Al Jazira. A cette date, l'encours de la finance islamique dans le monde était estimé entre 600 et 800 milliards de dollars. En 2011, les banques islamiques dépassent le nombre de  200 et on estime que leur encours tournerait autour de 1000 milliards  de dollars.

Les financements conformes aux préceptes islamiques

Pour respecter les prescriptions islamiques, toutes ces banques essaient de lier la rémunération des prêts à une partie des profits (ou des pertes)  générés par leur utilisation. Les comptes d’épargne et de dépôts à terme y servent à financer des investissements à moyen et long terme. Pour garantir le partage des revenus tirés de ces investissements,  un contrat est établi garantissant une participation aux pertes et profits, ou une participation au capital. Ces contrats financiers ainsi créés sont de plusieurs types : moudaraba, mousharaka, mourabaha, ijara.
Dans le contrat du type moudaraba,  la banque apporte son capital, le client son travail et son savoir- faire. Les profits générés sont partagés selon un taux fixé à l’avance et les pertes éventuelles entièrement prises en charge par la banque. Dans le contrat de type mousharaka, les apports de capital, de travail et de savoir-faire sont communs. En conséquence, les profits sont librement partagés et les pertes réparties au prorata des apports initiaux. Les participations au capital, sous forme d’acquisition d’actions acquises auprès des entreprises clientes, ou d’obligations négociables en Bourse, permettent aussi de participer aux bénéfices réalisés. Dans le contrat de type mourabaha, plus spécifiquement réservé aux opérations commerciales, la banque achète des biens et services pour le compte de son client et les lui rétrocède avec une marge dont le taux est fixé à l’avance. Agissant ainsi comme un véritable intermédiaire commercial. Dans le contrat du type ijara,  la banque met  à disposition de son client un bien moyennant un loyer. A l'issue de cette opération, équivalente au crédit-bail ou de location avec promesse de vente,  le titre de propriété revient au bénéficiaire. Enfin, les banques islamiques effectuent aussi des prêts à taux nul et sans participation aux résultats lorsqu’elles financent des opérations de développement (généralement au moyen de fonds étatiques),  des secteurs prioritaires (développement rural), des publics spécifiques (petits paysans, jeunes), voire même de consommation.
Grâce à ces instruments spécifiques, tout devrait donc aller pour le mieux. Ce n’est généralement pas le cas. Malgré l’existence de ces banques islamiques, un problème de taille demeure. Celui du rapport qu’entretiennent ces banques islamiques avec le droit économique et commercial des pays musulmans (même lorsque la législation islamique est la seule source du droit), ainsi qu’avec le droit économique et commercial international. Ainsi ce problème se pose dans plusieurs pays musulmans, dont l’Arabie saoudite, où les banques continuent d’utiliser le prêt à intérêt alors que les tribunaux appliquent la loi coranique. Dans ce cas, il a fallu créer un comité d’arbitrage des litiges bancaires qui réduit d’autant la toute-puissance des juridictions religieuses. Pour ces raisons, les banques islamiques saoudiennes s’activent principalement… en dehors du royaume ! L’autorisation d’installation et de fonctionnement de banques commerciales islamiques sur le territoire du royaume est d’ailleurs relativement récente (années 1990).
A contrario, dans les années 1980, l’Iran et le Pakistan ont tenté de résoudre ce problème en islamisant l’ensemble du droit économique et commercial et en abolissant purement et simplement le taux d’intérêt. Outre que cela a multiplié les difficultés avec les partenaires extérieurs, cette démarche a conduit les banques intérieures à privilégier le financement des opérations commerciales à court terme au détriment des opérations d’investissement et de financement à moyen et long terme nécessitant d’importants fonds propres. C’est d’ailleurs une caractéristique générale des banques islamiques. Mais, en l’absence de taux d’intérêt, la plus grosse difficulté provient de l’impossibilité pour ces banques de recourir au réescompte des banques centrales ou au marché monétaire lorsqu’elles sont en pénurie de liquidités. D’où l’augmentation des opérations de court terme au détriment de l’investissement productif. En effet, malgré la viabilité des banques islamiques (parfois avec l’aide des états, comme c’est le cas de la BID), la marginalisation de plus en plus forte des opérations liées aux investissements productifs, seuls générateurs de croissance et de profits, est le signe le plus évident de l’incapacité des systèmes bancaires fondés sur l’idée de participation aux bénéfices à s’étendre à l’ensemble du système économique. Pis, dans bien des cas, le recours au financement informel, signe d’une non-bancarisation d’importantes masses monétaires, donne, malgré des effets pervers, de meilleurs résultats, notamment dans les zones rurales. Un autre signe de cet incapacité s’observe à travers la fuite massive de capitaux, vers l’extérieur, en mal de rémunération « positive » dans les pays musulmans.  Enfin, les banques islamiques n’ont, à ce jour, eu guère d’impact sur la corruption et les phénomènes spéculatifs de grande ampleur. Elles en sont, parfois, complices à défaut d’en être à l’origine.
Dans tous les cas,  malgré l’envolée des encours en termes globaux, les parts de marché des banques islamiques dans les pays musulmans n’ont guère, à ce jour, dépassé les 20% et les dépôts qu’elles reçoivent stagnent depuis plusieurs années. Confrontées, par ailleurs à plusieurs scandales, notamment d’abus de biens sociaux (comme en Egypte), les banques et autres institutions financières islamiques n’auront de salut que dans un effort d’adaptation, d’organisation, et d’expansion qui permette de concilier préceptes islamiques, productivité, efficacité économique et justice sociale. Ce qui suppose, à la fois, une réforme de l’ensemble des règles de fonctionnement et d’organisation de l’ensemble du secteur bancaire (y compris les caisses d’épargne) public, privé et citoyen, ainsi qu’une  réforme fiscale2.

Les risques engendrés par le financement islamique

A priori, on serait tenté de dire que celui-ci n’engendre guère plus de risques que le système de financement « conventionnel » ou « occidental », disons international. Pis, au vu des grandes crises financières internationales (celles des « subprimes » ou plus récemment celle des dettes souveraines en Europe) et des scandales bancaires de ces dernières années en Algérie (affaires Khalifa, Union Bank…), on pourrait même aller jusqu’à penser que la finance islamique ne pourra jamais avoir ce type d’impact sur l’économie mondiale, ni sur celle de l’Algérie. Il n’empêche, par souci de clarté examinons les risques, potentiels ou réels, qu’un tel financement pourrait engendrer.
En termes économiques, les risques possibles apparaitraient à trois niveaux. D’une part, comme on l’a vu, ce type de financement créerait des difficultés à ces banques au moment du réescompte auprès de la Banque centrale. Avec d’autant plus d’acuité que la Banque centrale alimenterait des volumes de prêts largement supérieurs aux capitaux propres de ces banques (dans certaines banques conventionnelles, l’encours des crédits atteint 30 fois ces capitaux propres !). C’est là un vrai sujet de réflexion pour éviter de graves contentieux ou un blocage entre banques islamiques et banque centrale. D’autre part, dans un monde désormais ouvert à la concurrence, les banques et autres institutions islamiques auraient probablement peu de poids face aux banques classiques locales et surtout internationales avec lesquelles elles auront encore à cohabiter même dans les pays musulmans. Elles auraient aussi, probablement, plus de difficultés à coopérer avec elles sur le marché interbancaire ou pour d’éventuels mixages de montages financiers communs. C’est là aussi un vrai sujet de préoccupation et il faudra imaginer des évolutions doctrinales, des procédures novatrices et des règles de contrôle et d’encadrement adaptées pour éviter le déséquilibre, voire le clash entre les divers systèmes de financement. Sur cette base, des expériences de coopération sont déjà tentées, avec succès, par la Banque Islamique de Développement avec certains de ses partenaires des pays de l’OCDE.
Enfin, last but not least, et c’est probablement le plus important, l’impact au niveau des entrepreneurs eux-mêmes pourrait être source de dangers. Le premier danger pourrait être, en cas de difficulté de remboursement, la mainmise des « offreurs » de capital (banques, associés actionnaires, voire concessionnaires et autres grossistes) sur les moyens de production des jeunes, y compris le foncier. Cela n’a rien de vraiment spécifique au financement islamique, mais c’est un risque réel qui pourrait conduire au détournement de l’appareil de production ou du foncier pour d’autres objectifs ou d’autres pratiques plus spéculatives. Ceci est d’autant plus vrai que n’étant pas des sociétés à but non lucratif, les banques islamiques prendraient davantage de risques pour gagner de l’argent hors intérêt. C’est une réalité à laquelle sont confrontées toutes les banques islamiques. En ce sens, on ne peut que s’inquiéter de la sophistication croissante des investissements proposés par les banques islamiques. Pour détourner l’interdiction de l’intérêt, les placements sont en effet souvent adossés à des instruments financiers complexes, et à des actifs tangibles, comme l’immobilier ou les matières premières, ou à des secteurs confrontés (comme c’est le cas en Algérie) à la spéculation, ce qui, tôt ou tard, ferait prendre des risques inconsidérés aux épargnants ou aux porteurs de ce type de projets. N’a-t-on pas vu des sociétés de placements islamiques rémunérer, sous forme de dividendes, à des taux de 24% ! N’est-on pas là déjà dans le registre spéculatif ?
Le second danger pourrait venir des banques elles-mêmes qui, en cas de faillite, pourraient dégager leur responsabilité des rapports entre déposants et emprunteurs et les laisser régler entre eux tous les contentieux afférents. Ainsi, la faillite, dans les années 1990, de certaines institutions financières islamiques en Egypte a laissé sur le « carreau » des milliers d’épargnants, provoquant un coup d’arrêt provisoire au développement de ce type d’activité dans les pays musulmans. Par ailleurs, la BID elle-même fut au bord de la faillite dans les années 1980 pour mauvaise gouvernance. Pour ces raisons, le Fonds monétaire international (FMI) avait depuis tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises, appelant ces établissements à être plus transparents et à se mettre en conformité avec les normes comptables et prudentielles internationales.
En termes politiques, les risques sont d’une autre nature, avec quelques relents idéologiques évidents. Pour certains, le premier risque politique serait que la porte ouverte au financement islamique serait une brèche conduisant, à terme, à une « chariaïsation » de toute la vie économique et politique dans les pays musulmans, dont l’Algérie, et la prise du pouvoir par « l’intégrisme » avec, au bout du compte, l’instauration d’un état théocratique liberticide. Dans ce cas, la confusion Islam-charia-intégrisme-théocratie n’est guère nouvelle si ce n’est qu’elle s’étend à la sphère économique. On connait l’origine de cette confusion et les intérêts qu’elle sert aussi bien du côté de l’islamisme politique que du côté des régimes autoritaires ou despotiques. Elle s’inscrit, on le sait, dans la même veine que celle qui voudrait nous faire croire que l’Islam et la démocratie sont incompatibles, que cette dernière ne peut être sauvée ou instaurée que par la force car l’Islam est opposé à l’expansion des libertés3. Dont acte.
Le second danger, serait afférent à la possibilité pour ces institutions bancaires de servir de relais au financement des activités politiques, voire subversives, de partis s’inscrivant dans la mouvance islamiste. En d’autres termes d’être le « bras financier » de l’islamisme politique. Pis, grâce à leur puissance financière actuelle (en Egypte, les institutions financières islamiques disposent aujourd’hui de fonds équivalent au budget annuel de l’Etat !) ou prévisible, ces établissements pourraient faire pression sur les gouvernements en termes de choix et de politique économique, notamment dans les relations avec l’étranger (plus grande coopération avec les pays musulmans, ou leurs entreprises, quels que soient leurs régimes…). Enfin, s’agissant des jeunes entrepreneurs, à travers leurs financements, ces institutions pourraient favoriser leur recrutement idéologique, voire leur soutien financier, au service de l’islamisme politique. Pour ces raisons, il n’y aurait donc aucun « intérêt » à les promouvoir. En tout état de cause, réels ou supposés, tous ces risques politiques et idéologiques doivent conduire à une grande vigilance afin d’éviter la perversion d’un système de financement islamique, - dont on a vu qu’il pouvait permettre de concilier éthique musulmane et efficacité économique -, qui servirait de prétexte à une radicalisation du pouvoir politique à l’égard de tout ce qui se rapporte de près ou de loin au vocable « islamique » ou à sa récupération.

Dans ces conditions, quel avenir pour les jeunes entrepreneurs algériens ?

Au-delà des grandes réformes politiques, économiques et commerciales qu’il faut engager dans le pays, afin de favoriser l’expression des libertés dans tous les domaines, et de mettre un terme à l’informalité ambiante et à la confusion, les inquiétudes des jeunes entrepreneurs sous-jacentes à la question de l’intérêt, et donc au financement de leurs projets, pourraient être  levées et leurs attentes satisfaites en agissant simultanément, par la loi et le règlement,  dans les domaines bancaire, fiscal et économique, tant au niveau de l’organisation que du contrôle. Avec d’autant plus d’acuité que l’aspect purement religieux de l’intérêt n’est que l’arbre qui cache la forêt des multiples blocages bureaucratiques que doivent affronter les jeunes entrepreneurs dans la poursuite de leur « rêve productif ». Comment accepter que des projets portés par de jeunes entrepreneurs, le plus souvent des couches populaires et sans grandes ressources, puissent être, comme c’est le cas aujourd’hui, soumis à des taux d’intérêt conventionnels de 7% et plus, que ni l’inflation, ni le niveau de rémunération des dépôts ne justifient ? Comment accepter que les jeunes entrepreneurs soient soumis au diktat de concessionnaires et autres grossistes peu scrupuleux pour leurs approvisionnements en biens d’équipements et autres matières premières ? Comment accepter que des entreprises étrangères puissent être « préférées » aux entreprises algériennes naissantes pour la sous-traitance dans le cadre de programmes publics ?
En matière bancaire, les réponses pourraient différer selon les types d’institutions bancaires.  L’émergence de banques de dépôts et d'affaires islamiques, d’état et privées, devrait être favorisée.   En concurrence avec les banques publiques ou privées locales non islamiques, ainsi qu’avec les banques « occidentales », pour la collecte des dépôts, elles devraient s’adresser en priorité à une clientèle, majoritaire, qui, par conviction religieuse, ne recherche pas l'intérêt. Dans ce cas, il y aurait probablement un transfert de dépôts des banques locales non-islamiques et « occidentales » vers les nouvelles structures, mais cela n'aurait pas pour effet de drainer un supplément de ressources au niveau national. Elles auraient, cependant davantage de ressources disponibles pour des prêts  sans intérêt. Elles pourraient distinguer comptes de dépôts et comptes d’investissements. Elles seraient ainsi en mesure de s’impliquer aussi (et davantage ?) dans les projets productifs petits et moyens plutôt que dans les activités commerciales de court terme. Par ailleurs, il n’est pas à exclure que ces banques  puissent, progressivement et selon leur dynamisme, attirer des capitaux (en devises) de la communauté nationale à l’étranger, de pays musulmans excédentaires voire, à terme, des économies occidentales pour des entreprises communes ou pour des projets industriels de plus grande envergure, nécessitant en particulier des financements totaux ou partiels en devise.
On devrait également envisager de favoriser l’émergence de caisses d'épargne islamique. Celles-ci n'existent pas encore en Algérie, bien que l'idée ait été jadis appliquée en Egypte. Ces caisses pourraient devenir le moyen de modifier le comportement d'épargne des algériens et les faire participer ainsi au processus de formation du capital et du développement économique national   en raison du contexte approprié et des conditions offertes : respect des préceptes religieux, large réseau de succursales, y compris dans les zones rurales, gestion indépendante des pressions politiques et économiques. Les caisses d'épargne islamique pourraient concourir, avec ou sans crédit-bail (encore appelé leasing), au coût économique le plus bas, et sans intérêt, à un processus autonome de formation de capital. De par leur mandat, ces institutions financières islamiques devraient employer leurs ressources, en direction de publics spécifiques dans des secteurs et des zones géographiques jusqu'ici négligés par les banques conventionnelles, à savoir le logement social, la petite industrie, l'agriculture, l'artisanat, les services. Elles pourraient recevoir des capitaux propres en provenance de sources nationales, régionales et internationales de financement jusqu'alors dans l'impossibilité d'atteindre les institutions desservant les personnes les plus démunies et les jeunes entrepreneurs.
Enfin, on devrait également favoriser les institutions de capital-risque privées faisant appel aux ressources des citoyens et à leur solidarité.  Ces institutions constituées à partir de capitaux privés, placeraient l’argent de leurs actionnaires en fonds propres des entreprises promues par les jeunes entrepreneurs, se rapprochant ainsi des contrats de type moucharaka. Le financement, qui s’ajouterait à l’apport initial des jeunes entrepreneurs, se ferait sous la forme de prises de participations minoritaires (en générale comprises entre 5 et 30%) au capital de ces sociétés en création ou en développement  (bien évidemment non cotées en Bourse). Il pourrait être également complété par un apport en comptes courants d'associés (remboursable sans intérêt, bien entendu). A un terme convenu contractuellement (de cinq à sept ans), ces prises de participations minoritaires seraient remboursées sous forme de rachat de ces prises de participation par les jeunes entrepreneurs, de sorte à ce qu’ils soient totalement propriétaires de leur capital productif et des profits qu’il générerait. De telles institutions ont, par ailleurs, l’avantage de favoriser l’implication des associés dans la gestion initiale de l’entreprise (la plus difficile), d’autant qu’ils pourraient choisir leur implication dans des secteurs ou des activités en fonction de leurs savoir-faire personnels en termes d’études, d’organisation, de gestion, de formation... Ce qui permettrait un accompagnement concret des jeunes entrepreneurs durant les premières années du démarrage, c'est-à-dire au moment où le projet est le plus fragile. Ce qui permettrait aussi de créer un lien de solidarité entre les citoyens (même retraités) disposant d’une épargne et d’une qualification ou expérience professionnelle (couches moyennes) et les jeunes entrepreneurs.
En tout état de cause, toutes ces institutions pourraient être boostées sous la forme d’une dotation en fonds propres, ou d’une garantie des emprunts, à partir des immenses réserves monétaires disponibles au niveau de l’état, ce qui réduirait d’autant les interventions de la Banque centrale. Peut-être faudrait-il même envisager la création d’un « Fonds souverain islamique » dédié à ces opérations, en particulier en direction des jeunes, à partir des réserves aujourd’hui placées aux Etats-Unis ou ailleurs, avec les risques que l’on sait. Par ailleurs, pour inciter les citoyens à placer leur épargne dans ces institutions et à se « passer » d’une rémunération par l’intérêt, des dispositions fiscales devraient accompagner ce processus sous la forme d’exonérations fiscales ou de baisse de l’impôt, selon des modalités à préciser au cas par cas, en fonction des tranches de revenus et des projets financés par cette épargne islamique.
Ce sont là quelques réflexions sur le taux d’intérêt en Islam et le financement des projets portés par les jeunes entrepreneurs en Algérie. Bien évidemment, elles n’épuisent pas la question. Elles ne sont qu’une contribution à un débat nécessaire (un de plus !) qui mériterait d’être élargi à d’autres aspects, relatifs aux conditions d’accès au foncier ou aux locaux commerciaux, voire à la question fondamentale de la formation adaptée à leurs projets. Pourtant, et sans attendre, des réponses concrètes devraient être apportées aux inquiétudes, pas seulement financières d’ailleurs, des jeunes porteurs de projets. Afin de leur redonner l’espoir d’une vie décente, fruit d’un travail créatif et productif, symbole de leur contribution effective et désirée au développement du pays.

______________________
Notes :

- 1 A la fin du XVIIIème siècle, deux négociants juifs algériens - Bacri et Busnach - détiennent le monopole du commerce des céréales dans le Royaume d’El Djazaïr et fournirent à la France en guerre  une importante quantité de blé qui resta impayée plus de 30 ans. Le contentieux de la dette qui s’en suivit servit, avec le « coup d’éventail », de prétexte au débarquement français en Algérie durant l’été 1830.
- 2 Pour plus de détail sur ces questions, voir « Banques islamiques : réponses à des questions fréquemment posées », Banque Islamique de Développement 2001
- 3 Voir article « Religion, démocratie et libertés  »,


Edito | Conjoncture | Monde | Contributions | Billet | Dossier | Entretien | Soutien | أقلام عربية | Mémoire | وجهة نظر | Vidéos








LATUFF CARTOONS

Vidéos à la Une
Conjoncture
Ahmed Selmane | 20/03/2012 | 4245 vues
00000  (0 vote)

Derniers tweets

Météo fournie par DzMeteo.com