La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



LE TEMPS DES SOCIETES

Djamel Guerid
Mardi 16 Août 2011

Les années 70 du siècle dernier furent, sans conteste, les années des avant-gardes. Dans le monde arabe, des mouvements comme Ila al Amam (Maroc), le Front de libération du Dhofar (Oman), le FPLP et le FDLP (Palestine) et les partis communistes se présentaient comme les détachements les plus avancés de leur peuple. La réalité a été amère et les lendemains, pour toutes ces avant-gardes, n’ont pas chanté…



En cette année 2011, ce sont les sociétés qui se mettent en mouvement mais sans les avant-gardes et à leur grande surprise. C’est quelque chose d’inédit. Les nouveaux mouvements sont des mouvements sans tête, sans chef ; ils ne sont d’aucun parti, d’aucun syndicat, d’aucune organisation existante mais ils acceptent, tous ceux qui acceptent leurs mots d’ordre. C’est, par exemple, la grande originalité et la grande force du mouvement marocain du 20 Février.
 
SOCIETE ET POUVOIR

Jusque  là, ce qui a prévalu, c’est un rapport changeant et toujours instable entre société et pouvoir et une multitude d’idéologues se sont évertués, dans un langage compliqué, à montrer que le Pouvoir n’est là que pour exprimer la volonté générale et préserver et défendre l’intérêt de tous.  Au commencement, racontent-ils, les groupes sociaux ont été incapables de vivre en bonne intelligence et, du fait d’une guerre de tous contre tous sans fin, ils se sont trouvés contraints de déléguer de leur liberté et de leurs droits à une instance qui sera l’Etat et qui, en contre partie, leur garantit la paix et la sécurité. On sait ce qui est advenu de ce contrat : un conflit permanent entre ceux d’en haut, minoritaires mais disposant de tout et ceux d’en bas, majoritaires mais démunis de presque tout. Cette situation prévaut dans tous les pays. C’est la forme douce dans les pays démocratiques mais les citoyens ne sont pas dupes et comme dit le proverbe américain, “la démocratie doit être quelque chose de plus que deux loups et un mouton votant sur ce qu'il y aura au dîner.” C’est la brutalité nue dans les régimes despotiques. Ici, des groupes puissants se sont rendus maîtres, au vu et au su de tout le monde, de l’Etat, se sont accaparés les richesses et confisqué, aux citoyens, toute leur liberté et tous leurs droits.

S’est instauré entre le Pouvoir des possédants et la société une guerre aux multiples visages.  Face aux révoltes des oubliés et des ‘’laissés pour compte’’ des banlieues françaises (2005) et  des banlieues anglaises (août 2011), les dirigeants n’ont trouvé que la calomnie, la menace et la police. Tous les régimes sont préparés aux inévitables affrontements. Le FBI et Scotland Yard, par exemple, sont aussi célèbres que Coca-cola. Quant aux régimes despotiques qui ne s’embarrassent pas de scrupules démocratiques, ils ont trouvé un moyen presque infaillible pour faire avorter, à la naissance, tout mouvement collectif de contestation. Il suffit d’arrêter les Chefs et les ‘’mettre hors d’état de nuire’’. Se produit aussitôt la démobilisation. Sans dirigeants, il n’y a plus de dirigés ; sans avant-garde, il n’y a plus de masses. C’est pour cette raison que ces régimes ont ‘’mis le paquet’’ sur les instances de surveillance et de contrôle de la société, les services de sécurité. Ceux-ci suivent, en temps réel, la respiration de la société. Ils sont les yeux et les oreilles du régime. Ils peuvent alors intervenir très rapidement pour prévenir toute action susceptible de ‘’troubler l’ordre public’’ ou de porter ‘’atteinte aux personnes ou aux biens’’. Par temps calme, on se contente de ne pas perdre de vue les éléments ‘’subversifs’’. Par temps de tempête, la mesure-réflexe est de ‘’ramasser’’ ces éléments. Ce sont eux qui doivent être derrière ‘’ça’’ et ça ne peut être qu’eux. En Egypte, eux, furent, tour à tour, les communistes et les islamistes. Ils se sont succédés dans la sinistre prison d’Abou Zaabal. Il arrive qu’ils ne soient pour rien mais c’est sans importance ; ce qui importe c’est que des actions ‘’subversives’’ ont eu lieu et leurs auteurs ont été promptement arrêtés. Ça peut être dissuasif pour les éventuels ‘’apprentis-sorciers’’  et surtout ça prouve qu’il y a des forces et des compétences qui veillent au grain…
 
Les régimes despotiques ne fonctionnent et ne tiennent que par la peur et les services, par leur puissance et leur omniprésence, constituent la pièce essentielle dans ce dispositif. Les gens s’enferment en eux-mêmes et chez eux ; ils ne font confiance à personne, ni au voisin ni à l’ami ni au cousin. Le voisin de palier, c’est sûr, c’est un ‘’indic’’ et moi, pour mon voisin de palier, je suis immanquablement un ‘’indic’’. La pratique généralisée du soupçon détruit toute forme de sociabilité ou d’échange et, évidemment, elle rend impossible toute action collective. Pour commencer, on s’interdit de parler politique et, dans ces régimes, la politique c’est à peu près tout. Bref c’est la production de la ‘’foule solitaire’’ (David Riesman)
 
LES SOCIETES IMAGINANTES

Et voilà que les sociétés se mettent à inventer et à imaginer. Elles imaginent et expérimentent des soulèvements sans meneurs, sans chefs. Impossible de prévenir le mouvement et impossible d’arrêter des multitudes. Il faut insister sur cette idée de la société en tant qu’entité vivante qui vit sa propre vie, en tant que travail continu, en tant que création sans fin. Le temps de la société n’est, naturellement, pas le temps des individus et une société ne bouge pas par injonction parce que des théoriciens ont considéré qu’elle était ‘’mure’’ pour se mettre en mouvement. Elle bouge à son heure, à elle. C’est ce qui se donne à voir aujourd’hui dans le monde arabe et ailleurs.

Le monde a assisté, ces derniers mois à des inventions qui ont laissé les pouvoirs sans voix et, pendant un certain temps, sans réaction. Soumis à une occupation impitoyable, les Sahraouis inventent : des milliers d’entre eux quittent, dans un mouvement de résistance qui n’a pas de précédent dans l’histoire, leur capitale, El Ayoun,  et fabriquent, à quelques kilomètres plus loin, une ville à eux de 20 000 habitants. Gdeim Izil est vite baptisée ‘’Camp de la liberté’’ ou ‘’Camp de la dignité.’’ Les autorités d’occupation pourtant en force n’ont vu que ‘’du feu’’ et ils ont mis quatre  semaines (10-10-2010 au 08-11-2010) avant de réagir avec la brutalité que le monde leur connaît.  En Espagne, des dizaines et des dizaines de milliers de citoyens plantent leur tente sur les principales places du pays et ils se disent non pas révolutionnaires ou révoltés mais indignés. Ils sont indignées par ce qui se passe autour d’eux, du fait de l’incapacité, du manque d’imagination et surtout de l’égoïsme des gouvernants et des possédants. Là aussi, les autorités et les oppositions sont décontenancées et ils ne savent quoi dire, quoi faire. Ils balbutient quelques promesses qu’ils savent irréalisables du fait de la crise qui frappe durement leur pays. Ne disposant pas de garde républicaine, les autorités espagnoles n’ont plus qu’à attendre patiemment que l’orage passe. Mais l’orage ne passe pas, il s’étend même, à la Grèce, à la France et ailleurs.

Les Egyptiens, toutes tendances politiques et religieuses confondues ré-inventent les premiers espaces de la démocratie, l’agora athénienne ou le forum romain. Toute l’Egypte est à la place Tahrir ; le poète Ahmed Fouad Negm aussi. Ce familier des prisons de Sadate et de Moubarak est visiblement heureux ; ce moment, il l’attend depuis des décennies. A-t-il l’intention d’écrire un poème pour célébrer la révolution ? Le poète balaye d’un geste large le célèbre ‘’meidan’’, noir de monde, et il a cette réponse : ‘’Un poème ! Pourquoi un  poème ? Regardez devant vous, c’est ça, le vrai poème…’’ Même les Israéliens que leurs militaristes de chefs ont transformés en ‘’peuple guerrier, sûr de lui et dominateur’’ (De Gaulle) sont en train de devenir un peuple comme les autres. Ils étaient des centaines de milliers à avoir manifesté à Tel Aviv et ailleurs, les samedis 6 et 13 Août. Et comme en Espagne, ‘’des villes de tentes surgissent dans tout Israël’’ (Uri Avnery) La droite au pouvoir, perd pied, hésite. Son chef promet de remettre en question son parti pris néo-libéral et se perd dans des promesses intenables. C’est que les autorités israéliennes se trouvent dans une situation pour elles inédite, pour ainsi dire en dehors de la spécialité où elles excellent, le tout sécuritaire. ‘’Ah  si ces manifestants étaient  Arabes’’, ont dû soupirer tous les  Avigdor Liberman d’Israël et du monde. C’est la deuxième fois, en 15 jours, qu’ils sont déçus dans leurs rêves. La première fois, c’était lorsqu’ils ont dû déchanter : non, l’illuminé d’Oslo n’est pas musulman.
 
 
LA TRAVERSEE DE LA PEUR

Le régime le plus autoritaire du monde arabe, le régime syrien a cru trouver la solution : le terrorisme systématique d’Etat. Il a purement et simplement déclaré la guerre à sa population : il a sorti ses chars, son artillerie ou ses hélicoptères et s’est mis à tirer dans le tas. Le monde assiste, abasourdi, à l’inimaginable : des agglomérations pleines de vie, de femmes et d’enfants sont déclarées cibles  militaires. Il est parlé d’offensives de l’armée (syrienne) contre la ville (syrienne) de Hama, de l’encerclement de la ville de Homs par les chars, de l’intervention à Deraa des forces spéciales, du bombardement de Lataquié par des navires de guerre. La garde prétorienne du régime appelée garde républicaine est, elle aussi, lâchée sur une population civile désarmée. L’Onu elle-même, plus ‘’machin’’ que jamais, avalise lorsqu’elle demande plus de ‘’retenue’’ aux ‘’deux’’ parties. Les gens comprennent maintenant à quoi sert une armée. Ils comprennent aussi l’inquiétude des Israéliens qui vivent une sale période : après la perte de leur ami Moubarak, voilà qu’ils sont en train de perdre un allié objectif, Assad.  On oublie trop vite que jamais un ‘’incident’’ ne s’est produit à la frontière syro-israélienne…

En Syrie c’est la pratique de la terreur. La peur doit absolument demeurer dans le camp du peuple. Le scénario s’est produit partout, en Tunisie, en Egypte,  au Yemen : des hommes du pouvoir en civil tirent sans distinction sur les manifestants pacifiques, des snipers postés sur les toits des maisons ou des immeubles font de même. On paye même des voyous pour s’attaquer aux manifestants ou pour commettre des exactions, par exemple, incendies de biens publics et privés dans le but de dénaturer la manifestation ou à rendre peu crédibles les manifestants et leur cause.

Or cette fois-ci, le mécanisme de la peur qui a si bien fonctionné pendant des décennies, ne fonctionne pas. Pour tuer le soupçon et la crainte des voisins, des cousins et des collègues de travail, il n’y a qu’une seule solution : sortir manifester ensemble. Les gens ont vaincu la peur. Et surtout ils l’ont vaincu ensemble. Exactement comme lors de la fameuse traversée du Canal en 1973. Les Egyptiens l’ont dit et répété : il y avait eu deux traversées, celle matérielle du Canal et celle psychologique de la peur de l’ennemi israélien.

Des amis de la Syrie (Russie, Turquie, Pays émergents) ont exhorté  Assad à faire cesser les tueries et à entamer, sans tarder, des réformes. Les agences de presse rapportent qu’Assad est resté ‘’de marbre’’. Ce n’est pas tout à fait exact parce que Assad n’existe pas ou existe si peu. Assad c’est le nom que se sont donnés ces puissants groupes qui ont fait main basse sur tout un pays et sur son économie. Ce sont ceux-là qui ont organisé la succession alors que Bachar ne répondait pas à toutes les conditions requises comme l’âge ou le grade. Pour eux, son installation était non pas importante mais vitale. Eux restent véritablement de  ‘’marbre’’ devant le sang de leurs compatriotes qui coule à flot depuis des mois. C’est qu’ils n’ont d’yeux et de pensées que pour les intérêts colossaux qu’ils détiennent et qui, aujourd’hui, se trouvent menacés.
 
Les sociétés arabes se sont mises en marche et personne ne peut prédire leur devenir car il sera ce qu’elles voudront qu’il soit. Ce sera sûrement très long et difficile  mais déjà, elles ont remporté des victoires, les premières contre elles-mêmes et leur peur et pour leur dignité. Des Baradai vont très probablement s’installer au pouvoir. Pour un temps. En vérité, ce qui a été appelé révolution arabe n’est que le premier pas d’une longue marche. L’essentiel, pour reprendre Toynbee, est que, dans nos contrées,  ‘’Historyis again on the move.’’ (l’histoire est, de nouveau, en mouvement)


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