La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



La démocratie contre Israël

Hocine Belalloufi
Mardi 13 Septembre 2011

Les déboires diplomatiques d’Israël avec l’Egypte et la Turquie prouvent que la «seule démocratie du Moyen-Orient» a tout à craindre d’une réussite du processus de démocratisation des Etats de la région. La modération de ton des dirigeants israéliens à l’égard d’Ankara et du Caire tranche singulièrement avec leur morgue habituelle et démontre que Tel-Aviv est bien conscient du risque de perdre, à terme, deux alliés stratégiques.



Des manifestants brûlent un drapeau devant l'ambassade d'Israël au Caire. / AFP
Des manifestants brûlent un drapeau devant l'ambassade d'Israël au Caire. / AFP
Lentement, progressivement mais sûrement, le rapport de force international se modifie au détriment d’Israël. Ce phénomène n’est pas spectaculaire. Nous n’assistons pas à un renversement instantané et total du rapport de force qui reste encore très largement en faveur de l’Etat sioniste. Mais les lignes de force évoluent imperceptiblement, par petites touches successives, en faveur des peuples de la région.
La guerre du Liban de 2006 avait mis en évidence les limites de la toute-puissance militaire israélienne et constitué une victoire politique pour la résistance nationale du pays du Cèdre qui avait démontré que la puissante armada de son voisin du Sud n’était pas invincible. La criminelle agression de Ghaza, en décembre 2009, avait permis de son côté à certains gouvernements et, surtout, à l’opinion publique mondiale de prendre conscience de la nature dangereuse de cet Etat «sûr de lui et dominateur». La critique de la politique israélienne s’accompagnait désormais, dans nombre de pays, d’un regard nouveau et critique à l’égard du sionisme, idéologie coloniale et véritable religion de l’Etat d’Israël. De nombreux juifs et organisations juives du monde entier, laïques ou religieuses, participeront aux manifestations de dénonciation des crimes militaires commis contre les civils de Ghaza et contesteront la prétention d’Israël à parler en leurs noms.
Ces décantations dans l’opinion publique mondiale déboucheront sur la réémergence, particulièrement en Europe et aux Etats-Unis, d’un puissant mouvement de solidarité internationale avec le peuple palestinien. Des caravanes de solidarité se rendront plusieurs fois à Ghaza pour manifester leur soutien politique et matériel à une population enfermée à ciel ouvert par le blocus conjoint d’Israël et de l’Egypte de Moubarak. Une campagne de boycott des produits israéliens et de la coopération avec les institutions de cet Etat sera lancée afin de dénoncer sa politique d’apartheid, de le mettre en difficulté et d’élargir, en Occident, l’aire de sympathie populaire à l’égard de la Palestine. Une troisième marque de solidarité s’incarnera dans l’envoi en 2010 d’une flottille vers Ghaza afin de briser le blocus maritime israélien. La violente attaque de cette flottille par les commandos israéliens dans les eaux internationales fit neuf morts parmi les passagers turcs du bateau Le Marmara. Le refus du gouvernement de Tel-Aviv de présenter ses excuses à son homologue turc constitua la goutte qui fit déborder le vase. Le gouvernement d’Ankara n’avait pas digéré la façon dont la «glorieuse» armée israélienne avait massacré une population sans défense à Ghaza. Il ne supporta pas qu’Israël refuse de présenter ses excuses pour le meurtre de 9 ressortissants turcs. D’où le renvoi de l’ambassadeur en poste en Turquie et la remise en cause de la coopération militaire entre deux pays qui entretenaient jusqu’ici une alliance stratégique.
La chute de Moubarak va enfin permettre au peuple égyptien de s’exprimer librement. Confronté à la tentative des successeurs de Moubarak de maintenir le régime sans son raïs, le peuple du Nil se concentrera surtout, dans un premier temps, sur les problèmes politiques et sociaux internes. Il exercera toutefois une pression suffisante pour amener les nouvelles autorités du Caire à décider de l’ouverture permanente du passage de Rafah reliant Ghaza à l’Egypte. Il s’agissait d’une première brèche dans l’odieux blocus de cette population martyrisée. Le meurtre gratuit de cinq policiers égyptiens par les Israéliens, en août dernier dans le Sinaï, provoquera une puissante vague d’indignation dans la population qui aboutira à l’attaque de l’ambassade d’Israël au Caire par une foule de manifestants. L’ambassadeur et 80 collaborateurs et membres de leurs familles quitteront Le Caire en catastrophe.
Il apparaît ainsi et apparaîtra de plus en plus clairement à l’avenir que le processus démocratique né en Tunisie et qui s’est étendu à tout le monde arabe va bien au-delà de la simple remise en cause de la personne des dictateurs. Ces derniers ne forment que la partie visible de l’iceberg. Mais la dynamique révolutionnaire qui se poursuivra encore pendant des mois voire des années amène déjà et amènera inexorablement les mouvements populaires – s’ils entendent être conséquents – à contester l’ensemble des régimes en place et leurs politiques économique, sociale et étrangère. Les grandes puissances occidentales qui ont soutenu les dictateurs tunisien et égyptien avant de les lâcher pour sauver leurs régimes et qui continuent de soutenir les dictatures du Golfe et d’ailleurs – à l’exception de la Syrie – seront à leur tour directement ciblées au fur et à mesure que la contestation se développera. Idem pour Israël, qui forme avec les dictatures arabes et les grandes puissances occidentales, un système de domination des peuples de toute cette région. Système de domination impérialiste qui permet de piller en toute quiétude les richesses de ces pays et d’empêcher l’émergence d’économies productives indépendantes.
Les dirigeants israéliens avaient donc raison, de leur point de vue, de regarder avec méfiance et inquiétude le processus de démocratisation naissant dans le monde arabe. Pour Israël, la démocratie n’a jamais été qu’un alibi. Et la démocratisation de son environnement géopolitique immédiat n’annonce rien de bon pour lui.
 

La démocratie contre Israël
Les dictatures arabes et turque, faire-valoir de la «démocratie» israélienne


Durant des décennies Israël a tiré un double bénéfice politique du caractère dictatorial des régimes de la région. En opposition aux odieuses dictatures qui étaient à la tête des pays voisins, l’Etat sioniste se présentait sous les traits de l’«unique démocratie du Moyen-Orient». Cela lui permit de capter la sympathie d’une opinion publique occidentale, voire mondiale, largement travaillée par les outils de propagande de ses alliés occidentaux.
L’image du «petit, mais courageux David» confronté aux sanguinaires arabes assimilés au puissant et cruel Goliath, voire aux nazis exterminateurs des juifs, servit à faire pencher le cœur des opinions publiques internationales en faveur du «petit Etat démocratique» perdu dans un océan d’arbitraire. Ce label démocratique masquait en réalité la véritable nature de cet Etat. La présentation d’Israël sous les traits d’un Etat démocratique relève en effet de la mystification la plus éhontée. Et d’une mystification raciste de surcroît.
Peut-on en effet considérer comme démocratique un Etat bâti sur la spoliation d’un pays entier par des colons venus d’ailleurs, l’expulsion vers les pays limitrophes d’une grande partie de ce peuple et la transformation de la partie restante en citoyens de seconde zone qui vécurent de 1948 à 1966 sous administration militaire directe ? Peut-on considérer comme démocratique un Etat raciste qui base et entend encore davantage baser à l’avenir la nationalité sur un référent religieux ? Une théocratie laïque, minorant 20% de sa population sous prétexte qu’elle est musulmane, chrétienne ou sans religion et qui n’exclut pas à l’avenir de la bannir ? Un Etat qui occupe des territoires, maintient la population qui l’habite en situation d’apartheid et pille ses richesses naturelles, celles en eaux particulièrement ? Un Etat qui refuse de se conformer à des dizaines et des dizaines de résolutions adoptées par l’ONU, résolutions qui ne le mettent nullement en danger ? Un Etat qui agresse ses voisins et annexe une partie de leur territoire, en menace d’autres et n’hésite pas à s’emparer de leurs richesses comme Israël compte le faire à propos du pétrole situé aux larges des côtes libanaises ? Un Etat qui collabore activement avec nombre de régimes dictatoriaux à travers le monde, en Amérique latine, en Afrique et en Asie particulièrement ?
Présenter Israël sous les traits d’une démocratie relève donc de l’imposture, l’objectif étant de lui gagner et de lui conserver la sympathie de l’opinion publique internationale. Mais les Israéliens vont plus loin et mettent en avant une quasi-impossibilité des peuples de la région à instaurer des régimes démocratiques. C’est ainsi que Gilad Erdan, le ministre de l’Environnement,a déclaré à la radio militaire : «Israël est un des seuls pays au monde à n’avoir pas exulté de joie et applaudi à tout rompre à ce que l’on appelle le Printemps arabe, nous sommes restés très sceptiques, même si nous sommes pour la démocratisation dans les pays arabes.» Et son collègue chargé de la défense passive, Vilnaï Matan Vilnaï, a de son côté affirmé qu’il faudrait «sans doute attendre 100 à 200 ans avant de pouvoir parler d’un véritable printemps.» Les Arabes et les musulmans seraient-ils réfractaires, par essence, à la démocratie ? Celle-ci serait-elle réservée aux occidentaux ? Le racisme s’avère ainsi inextricablement lié au colonialisme.
 
Les dictatures, sentinelles d’Israël


S’accordant lui-même un label d’Etat démocratique, Israël trouvait avantage à ce que les régimes de la région soient dictatoriaux.
Les régimes égyptien, jordanien et mauritanien ont signé des accords de paix avec Tel-Aviv et établi des relations diplomatiques avec lui en contradiction avec la volonté de leurs peuples. Cette trahison de la cause palestinienne ne pouvait se réaliser que par la force, tant les peuples de ces pays étaient profondément solidaires des victimes du projet sioniste.
La Turquie n’aurait pu devenir un allié stratégique d’Israël si elle n’était pas dirigée par une dictature militaire implacable entièrement intégrée à l’Otan.
Certains régimes arabes n’auraient pu établir des relations commerciales, financières et politiques non assumées avec Israël (Qatar, Maroc, Tunisie…) s’ils n’étaient pas dictotoriaux.
Enfin, c’est parce qu’ils sont dictatoriaux que certains régimes qui n’ont pas reconnu Israël ont néanmoins joué la carte du statu quo avec lui. C’est en particulier le cas du régime baasiste syrien qui n’a plus affronté Israël depuis 1973 et qui poignarda la résistance palestinienne et le mouvement national libanais en 1976 afin de sauver les milices de l’extrême-droite chrétienne pro-israélienne.
Sadate paya de sa vie le passage de son régime du côté d’Israël et des Etats-Unis. Il a suffi que le peuple égyptien desserre quelque peu l’étau politique qui le prenait à la gorge pour que s’exprime son refus absolu de la normalisation avec l’Etat usurpateur de la Palestine. C’est sous la pression populaire que le nouveau pouvoir mauritanien a rompu ses relations diplomatiques avec Israël.
Même si elle a pris un certain temps, la démocratisation de la Turquie a débouché sur une politique de remise en cause de la relation stratégique avec Israël.
Ainsi, à l’exception probables de quelques très rares Etats confettis fantoches artificiellement créés à la règle par le colonialisme britannique, il est possible d’affirmer que la démocratisation des Etats du Moyen-Orient ne peut déboucher que sur une remise en cause des relations établies, ouvertement ou non, par certains régimes avec Israël. Il ne faut bien évidemment pas croire que la crise actuelle entre ce pays et l’Egypte et la Turquie vont déboucher sur une situation de guerre. Les relations pourraient même se réchauffer sous la pression des Etats-Unis et de l’UE si les peuples ne s’en mêlent pas. Une telle hypothèse signifierait une remise en cause du processus démocratique. Le Conseil des forces armées qui dirige l’Egypte et qui cherche à préserver le régime Moubarak tout en jugeant Moubarak ne vient-il pas de rétablir des dispositions de la loi martiale afin de sanctionner la révolte contre l’ambassade israélienne et de préparer le retour d’un ambassadeur dont le peuple égyptien ne veut pas ?
Dans les pays de la région, la paix avec Israël rime avec dictature. La démocratisation ne peut déboucher que sur l’émergence et l’arrivée au pouvoir de forces qui refusent la normalisation avec cet Etat colonial.

La démocratie contre Israël
Désaccords de forme et convergence de fond


Les dirigeants israéliens ont exprimé à de multiples reprises leur scepticisme et leurs craintes du «printemps arabe». Le maintien de régimes dictatoriaux s’avère pour eux vital parce qu’en dépit des thèses racistes véhiculées par les sionistes et leurs parrains, les peuples de la région (quelles que soient leurs religions et leurs langues) sont composés de gens tout à fait normaux et sains d’esprits qui considèrent Israël comme un Etat colonial illégitime, un dangereux Etat expansionniste, un fauteur de guerre et un agent direct d’un système basé sur le pillage des richesses naturelles de la région et l’entrave au développement économique et social des peuples qui l’habitent. Ces Arabes, Turcs et autres Perses ne veulent donc pas entretenir de relations normales avec une telle entité. Il n’y a qu’en Occident que les forces dominantes trouvent une telle attitude anormale et choquante. Cela est compréhensible puisque ces forces profitent directement de cet état de fait.
Pourtant, et à l’encontre de ce qu’affirment les dirigeants israéliens, les dirigeants occidentaux déclarent à qui veut les entendre qu’ils sont aux côtés des peuples qui luttent pour la démocratie. Ces amis du «printemps arabe», expression née chez eux et qu’ils emploient à tort et à travers, seraient-ils en opposition avec les dirigeants israéliens ? Cela n’est vrai qu’en apparence. Ils sont pour la démocratie, à condition qu’elle ne porte pas atteinte à leurs intérêts et à ceux de leur allié israélien.
Les dirigeants occidentaux tentent en réalité de faire oublier leur collusion avec les régimes dictatoriaux de la région, y compris celui de Kadhafi. Ils ont soutenu jusqu’au bout les Ben Ali et autres Moubarak qu’ils ont finalement lâchés pour tenter de sauver leurs régimes. Ils sont de nouveau silencieux sur le cas de Saleh. Ils ont soutenu la répression de la contestation par les troupes saoudiennes et émiraties à Bahreïn. La volonté de conserver leurs immenses intérêts économiques et géostratégiques les amène à chevaucher le mouvement de révolte des peuples arabes afin de mieux le dévoyer dans certains cas (Libye, Syrie…) ou de les faire échouer dans d’autres (Tunisie, Egypte…).
Ils n’ont donc pas de divergences fondamentales avec Israël. Ils doivent simplement tenter de sauver les meubles et de ne pas être en porte-à-faux avec leurs propres peuples qui ont généralement vu d’un bon œil le vent de révolte souffler sur le monde arabe.
Mais que le peuple égyptien exige le départ de l’ambassadeur israélien du Caire ou que le gouvernement turc avertisse que ses navires de guerre accompagneront à l’avenir les bateaux civils partis apporter de l’aide à la population emprisonnée de Ghaza et voilà que les grandes démocraties occidentales exigent de l’Egypte qu’elle protège le représentant de l’Etat colonial et appellent les dirigeants turcs à se réconcilier avec leur ancien allié stratégique.
Il n’existe donc aucune contradiction de fond entre la démarche des Israéliens et celle de leurs parrains occidentaux. C’est pourquoi le mouvement de démocratisation qui souffle sur le monde arabe ne pourra faire l’économie d’un affrontement politique avec ces grandes puissances. En dépit des apparences libyennes, la démocratisation ne se fera pas avec les grandes puissances, mais bien contre elles.


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