La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



La géopolitique du centre de formation professionnelle

Salima Ghezali
Mardi 13 Mars 2012



Tout le monde, ou presque, s’accorde à dire qu’en Algérie il y a un problème de compétence. De savantes analyses, des plaidoyers à charge, des envolées au vitriol viennent régulièrement nous rappeler combien ce pays, l’Algérie, souffre de l’incompétence.

Exemple type de procès de l’incompétence globale du système, et plus particulièrement de celle de la télévision de toutes ces années : Une vidéo d’une émission de Canal Algérie fait le buz sur internet. On y voit des étudiants s’adonner à une critique au vitriol du « système » et du personnel politique. De cet exercice de « moment de vérité » on retiendra surtout la fonction faussement libératrice. Car si les critiques formulées par ces jeunes sont assez générales pour être vraies, il manquait juste à ces derniers de revendiquer le droit de mériter le titre universitaire que le système leur accorde, sans, pour autant, leur permettre d’être en mesure de formuler une phrase correcte (djoumla moufida) dans une même langue !

La question du niveau scolaire et universitaire n’est certainement pas de la seule responsabilité des élèves et des étudiants. Mais pour être crédibles dans la fonction de critiques du « système » il leur faudrait en plus ne pas accepter –voire ne pas revendiquer- le droit de passage automatique, il leur faudrait dénoncer le bradage du Bac, et de l’année universitaire. Il leur faudrait se démarquer des fausses organisations estudiantines et en promouvoir de vraies, etc. Parce que des étudiants, qui n’arrivent pas à formuler une phrase dans une même langue, ni à créer une organisation valable, et qui s’en prennent au « système» sont tout à fait dans la fonction que leur assigne ce système. Appeler au « changement » du système sans rien changer en soi.

Clouer au pilori le « système politique » est un exercice qui doit être mené en même temps que la construction de l’alternative à ce système. Laquelle alternative commence là-même où s’exprime la plus anodine des critiques… à condition qu’elle s’applique également à soi et s’accompagne d’un commencement d’auto-organisation.
 
Sinon on peut fermer le Parlement, les Ministères, les Partis… Il faudra également fermer les universités, les hôpitaux, les écoles, les mosquées, les usines, le Port par où transitent toutes sortes de poisons, les boutiques où ces produits sont vendus etc.

Tout le monde s’entend à un drôle de jeu de chaises musicales où, à tour de rôle, on va installer l’incompétent du jour. Et « l’élu » de ce jeu malsain va faire les frais des sarcasmes, des critiques et des attaques de tous les autres. Puis il reprend sagement sa place au milieu des autres et prend un malin plaisir à déchiqueter celui qui lui succède sur la chaise. Et passent les décennies. Tandis que tout un pays macère dans la joie mauvaise de « descendre », à tour de rôle, toutes ses composantes.

Par temps calme c’est aux petites fonctions que l’on s’attèle : Plombiers, électriciens, menuisiers, maçons, peintres, infirmières, femmes de ménage, plantons, chauffeurs de bus, employés de mairie, petits fonctionnaires…

Au fur et à mesure que la tension sociale monte, la cible des critiques s’élève également. Sous le vocable générique d'"élites", sont copieusement mises à bas et injuriées des fonctions aussi diverses que Professeurs d’université, médecins, enseignants, avocats, juges, magistrats, journalistes, fonctionnaires, responsables divers.

Et puis vient le tour des dirigeants menacés, depuis l’émergence de l’islamisme par l’étiquette de « taghouts », puis par l’injonction « Irhal » sésame universel de ce fameux printemps arabe.

La broyeuse s’est bien gardée d’épargner quelque idéologie que ce soit. Capitalistes, réactionnaires, réformateurs, islamistes, laïco-assimilationnistes, féministes, berbéristes, socialistes, communistes, démocrates, éradicateurs, réconciliateurs et nationalistes se sont succédés au hit-parade des invectives et autres « traîtres, criminels et mercenaires » à tour de rôle vilipendés par les porte-voix de la république, les mosquées de la discorde ou la presse à scandale.

A l’exception des militaires qui relèvent d’un mécanisme de souveraineté internationale. Un, ou plutôt une, juge internationale, peut s’occuper de serrer la cravate à tous les militaires en convoquant l’un d’entre eux. Mais aux « indigènes » il est strictement interdit de parler Droit, lois, règles politiques et éthiques au-dessus de tous. Aux « indigènes », il revient juste le droit à la critique permanente de tous par tous, avec la rumeur comme arme principale. Et la confusion dans les esprits comme programme commun national. Vieil adage colonialiste « frappe le chien avec le chien ». Nous n’avons rien apporté de nouveau sous le ciel de nos vicissitudes. Et cerise sur le gâteau, tout le monde va aux obsèques de tout le monde comme pour mieux veiller à enterrer les différences. Les bons, les brutes et les truands sont tous fils de 09 mois chez nous. Et vogue la galère. Tant qu’on a une bouche qui peut s’ouvrir et vomir son flot d’insanités… On a toutes ses chances de trouver employeur.

Honte à vous, hommes de Meknes ! dit la chanson…

En ces temps de fièvre pré-électorale où les uns ont l’habitude de faire voter les cadavres et où les autres veulent récupérer « le silence des agneaux » qui ont survécu à tous les massacres, il n’y a aucune limite à l’impudeur.

En vérité, c’est tout le pays qui a échoué à l’examen d’entrée en Indépendance et qui peut, à l’extrême limite, postuler à un stage dans un centre de formation professionnelle. Tout le pays est renvoyé faire ses classes : Les Présidents, les généraux, les ministres, les directeurs, les sénateurs, les députés, les juges, les avocats, les gestionnaires, les Professeurs, les enseignants, les ingénieurs, les journalistes, les médecins, les plombiers, les maçons, les manœuvres, les chauffeurs, les étudiants, les chômeurs…

Le seul enjeu, géopolitique à la mesure de nos minables querelles, est la qualité méditerranéenne ou atlantique du gestionnaire du centre de formation professionnelle en charge de notre formatage.


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