La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



La honte du degré zéro de la patrie.

Salima GHEZALI
Mardi 20 Septembre 2011



Une certaine idée de la dignité intrinsèque de l’action politique aurait pu inciter à un silence pudique sur la manœuvre peu glorieuse du 17 septembre. Comme on pourrait taire un honteux secret de famille.  Il arrive que l’état de délabrement politique et moral d’un système de pouvoir fasse honte à tout un pays. Mais il se trouve que ce type de manœuvre constitue depuis de nombreuses années la substance même de la relation du pouvoir à la société et à la politique. En faisant supporter sa pérennité et son unité par le désordre et des déchirements en cascade à l’intérieur de la société. Le pouvoir  opère en binaire. Occupant les deux pôles d’une scène caricaturée à l’extrême, le système de pouvoir s’agite et agite pareillement les deux. Cette façon de procéder en exploitant une situation  préalable, ou crée de toutes pièces, pour manipuler, récupérer, faire avorter ou au contraire prolonger et gérer une crise, a déjà fait la preuve de son coût… pour le pays dans son ensemble.

Infiltrer, radicaliser et manipuler les groupes sur facebook, dans les journaux, dans les quartiers, les clubs de supporters, les mosquées, les bars,  les milices et les groupes armés pour n’avoir pas à laisser se développer une vie politique saine régie par des lois et des règles applicables à tous, cela a un coût. Dans les quartiers, comme on a pu le constater lors des dernières opérations de relogement, cela signifie mettre ponctuellement le pouvoir entre les mains de délinquants violents pour rétablir l’ordre. Un ordre qui a d’abord été troublé par une corruption endémique au sein de l’administration. Et la neutralisation de toute contestation citoyenne organisée. Ceci est un mode de gestion  que les citoyens ont dans leur majorité appris à décoder au prix que l’on sait.200.000 morts, des milliards de dollars et une régression  globale sont le coût effectif du dernier exercice grandeur-nature effectué sur ce pays à l’occasion de la sale guerre des années90.

L’appel sur facebook à une manifestation pour faire tomber le régime algérien le 17 septembre suivi d’une campagne « patriotique » pour « iskat » « iskat ennidham », n’a globalement  mobilisé que sur la toile. Il dessine, à contrario, l’enfermement dans les deux pôles selon lesquels  la manipulation du pouvoir s’est « relookée » en « opposition compradore » et «  nationaliste - patriote fascisante ». C’est aussi le scénario idéal pour un autre grand dérapage. La manipulation se limitant rarement à un exercice ou à un acteur unique, elle peut tout aussi bien fonctionner à la manière des poupées russes. L’une pouvant contenir l’autre. A ce jeu là plus d’un rêve de maitre- chanteur peut se glisser entre deux massacres, tel est pris qui croyait prendre...

Certains propos tenus par les « patriotes » sur facebook, outre qu’ils ressemblent étrangement aux « zenga zenga » et autres gracieusetés de Kadhafi rappellent également la tonalité  des tracts islamistes et anti-islamistes de ces dernières années. Au matin du 18 on a pu lire et entendre que le pays venait d’infliger un cinglant démenti à ses ennemis. En vérité, il ya longtemps que de « laqad nadjahna » au « retour de la stabilité  » le pays qui se décline ainsi n’est plus un pays pour son peuple, juste un champ de manœuvres pour les uns et les autres. Chacun alignant ses barbouzes, ses barbus et ses bars de référence pour continuer à entretenir la confusion. Et entre  deux épisodes de grande frayeur nationale, la multiplication des émeutes, la répression  brutale des manifestations publiques, le harcèlement des militants et la succession des bavures donnent la tonalité « côté cour » d’un dispositif de répartition de la rente « côté jardin ».
 
« Je me suis toujours demandé si l’on pouvait n’être qu’à moitié patriote…il n’ya pas plus misérable que l’amour à sens unique. En l’occurrence celui d’un être solitaire, citoyen brisé qui bafouille en prononçant le nom de son pays. L’amour ne suffit pas à faire une patrie… Nous n’avons jamais réussi à être aimés par nos pays comme nous l’aurions voulu. » Ces mots sont ceux de l’irakienne Alia Mamdouh qui publie un texte à lire dans le Monde diplomatique de ce mois, sous le titre de : Le degré zéro de la patrie. Au-delà des différences de styles entre oligarchies, la trame de fond qui unit tous ces régimes despotiques réside précisément dans cette pression  qui met  les peuples en demeure de choisir entre la continuité du pays dans l’asservissement ou l’éclatement dans le chaos.
Refuser ce chantage apparaît aujourd'hui comme le commencement de la résistance.
 


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