La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



La nation arc-en-ciel démythifiée

Hocine Belalloufi
Mercredi 29 Août 2012

34 mineurs en grève froidement abattus par la police sud-africaine, 78 autres blessés et 259 de leurs collègues arrêtés et placés en détention provisoire. Ce que l’on ne peut appeler autrement que le massacre de la mine de Marikana en Afrique du Sud jette une lumière crue sur la réalité de la nation arc-en-ciel que l’on a eu trop tendance, à l’étranger en particulier, à mythifier.



La nation arc-en-ciel démythifiée
Nation arc-en-ciel, pays de la vérité et de la réconciliation, première puissance économique du continent, pays pivot, puissance émergente candidate à un poste de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU… Les qualificatifs élogieux à l’égard du pays de Nelson Mandela ne manquent pas depuis que le régime de l’apartheid a été démantelé il y a près de vingt années.

Tous ces qualificatifs ne sont pas totalement usurpés. Mais ils ne doivent pas masquer le fait que le projet de libération porté par l’ANC (Congrès national africain) a atteint ses limites historiques. Le tout récent massacre de 34 ouvriers d’une mine de platine ne constitue pas une simple bavure ou un dérapage policier local. Il éclaire sur l’état lamentable des conditions de travail et de vie des ouvriers dans le secteur des mines de l’Afrique du Sud libérée. Il est surtout révélateur de l’évolution de l’élite politique qui dirigea autrefois la lutte contre l’odieux régime de l’apartheid et de sa collusion actuelle avec les grands groupes économiques, y compris étrangers, qui pillent le sous-sol prodigieusement riche du continent noir. Le plus grand massacre de noirs de ces 18 dernières années n’a pas été commis sous l’ancien régime raciste du « pouvoir blanc », mais sous celui de l’ANC… Triste symbole, révélateur de l’amère réalité de la « nation arc-en-ciel ». Car la répression des grèves est une vieille tradition qui n’a pas disparu avec la nouvelle Afrique du Sud. De 1922 où le mouvement gréviste avait été réprimé dans le sang par le gouvernement de Jan Sumuts à février 2012 où une grève d’un mois dans une mine de platine de la compagnie Impala s’était traduite par le licenciement de 17 000 ouvriers partiellement réembauchés par la suite et, surtout, par la mort de trois grévistes tués par la police du gouvernement du Président Jacob Zuma, la répression sanglante des grèves ouvrières est une constante dans ce pays d’Afrique australe.

La situation désastreuse des mineurs sud-africains

Les travailleurs en grève de la mine de Marikana réclamaient une augmentation de 300% de leur salaire mensuel. Cela peut paraître à première vue excessif et irréaliste, mais il convient de savoir que le salaire de ces forçats est de 400 euros par mois.

Selon Dirk Kotze, un politologue sud-africain interrogé par l’AFP : "Les mineurs travaillent dans des mines très profondes, où la chaleur est souvent intenable, la poussière très importante – qui se fixe aux poumons – et le sol […] glissant. La plupart d'entre eux vivent en outre dans des taudis, parfois sans eau courante ni électricité ».

En effet, les mineurs ne sont pas confrontés au seul problème salarial. Un rapport publié il y a une quinzaine de jours par la Fondation Bench Marks – fondation parrainée par une association religieuse – s’intitule « Les communautés dans les mines de platine ». Il considère que les groupes producteurs de platine ne laissent derrière eux que misère, mort, pauvreté, maladies et pollution environnementale. C’est ainsi qu’il déclare que les opérations du groupe Lonmin « impliquent des taux élevés de décès » et des « conditions déplorables de logement des employés ». Le recours massif aux contrats précaires (un tiers dans la mine de Marikana), recours qui s’est développé à partir de 1994 pour casser les syndicats et remettre en cause les acquis collectifs, provoque un nombre élevé de décès. Et le rapport de préciser : « Les emplois sont généralement assortis de bas salaires, avec des salariés mal formés, mal éduqués et mal logés ». Il en conclut que « le sort des travailleurs précaires met en danger la santé et la sécurité des autres travailleurs ».

Le pillage des richesses se poursuit

La conquête de l’Afrique du Sud et l’instauration du régime d’apartheid ne découlaient pas seulement du racisme et du désir de domination des Européens blancs, mais également et surtout de leur volonté de s’approprier les richesses du pays – en premier lieu la terre et son sous-sol – et d’exploiter à fond sa population. Comme partout et toujours, la domination coloniale ne constitue pas un pur mouvement politique mais recouvre au contraire un processus de spoliation des richesses des peuples indigènes et la mise au travail de ces derniers au profit des colons et des métropoles d’Europe. Le racisme, idéologie organique du colonialisme, accompagne et sert ainsi de justificatif à ce processus d’expropriation/appropriation des peuples vaincus. A l’inverse, la disparition du système colonial n’entraine pas mécaniquement l’arrêt du pillage des richesses et de l’exploitation des populations indigènes.

La conquête de la liberté politique par la disparition du régime de l’apartheid n’a pas mis fin, bien au contraire, au pillage économique des richesses du pays par les grands groupes capitalistes sud-africains et étrangers. Le massacre de Marikana s’est produit dans une mine appartenant au groupe britannique Lonmin, troisième producteur mondial de platine. D’autres mines du pays sont exploitées par de grandes compagnies locales ou internationales comme le sud-africain Royal Bafokeng ou le groupe Anglo-sud-africain Anglo American Platinium, premier producteur mondial de platine. Ces grands groupes miniers contrôlent plus de 80% des ressources mondiales de platine et réalisent d’énormes profits, souvent de façon illégale comme le notait Jean Ziegler qui expliquait que la manipulation des chiffres permet aux multinationales d’échapper aux taxes et aux impôts en Zambie et au Katanga. Des sociétés canadiennes et européennes font de même : « Résultat, notait-il : en 1982, le secteur minier fournissait 70 % des revenus du Katanga, contre 7 % aujourd’hui. »

Les terres cultivées restent pour leur part largement appropriées par les fermiers blancs. Comme ce fut également le cas au Zimbabwe durant des années après l’indépendance du pays.

La disparition de l’apartheid n’a pas mis fin à la misère

Dix-huit années après leur arrivée au pouvoir, les dirigeants de l’ANC n’ont pas amélioré la situation sociale des classes déshéritées. Les inégalités sociales n’ont cessé de se creuser dans le pays. Les travailleurs et les chômeurs sont plus que jamais victimes de la misère : chômage, faiblesse du pouvoir d’achat, pandémies (sida)…

En dépit du BEE (programme de discrimination positive), l’abolition de l’apartheid n’a pas débouché sur une redistribution du pouvoir économique. 83% des capitaux placés dans la Bourse de Johannesburg sont encore détenus par des Blancs alors que 50% des 25-34 ans de la première puissance économique du continent, noirs pour l’essentiel, ne trouveront jamais de travail de leur vie !

Dans les campagnes, 5% seulement des terres ont été redistribuées au profit de fermiers noirs – ce qui représente 5,5 millions d’hectares sur un total de 24,4 millions – alors que la réforme agraire prévoyait de « rendre 30% des terres à ceux qui en ont été spoliés par le colonialisme et la politique de séparation des races ». Le problème réside dans le fait que cette réforme agraire exclut toute contrainte dans la vente et l’achat des terres. Les fermiers blancs en profitent pour refuser de vendre une partie de leurs terres à un prix autre que celui du marché, ce qui empêche les fermiers noirs d’accéder à la terre sans le soutien financier de l’Etat. Les autorités acquises aux dogmes de l’orthodoxie néolibérale – en particulier à celui de l’équilibre budgétaire – ne peuvent s’engager à fond. Elles ont donc reculé quant à leurs objectifs politiques et sociaux en reportant la date de clôture de la réforme agraire de 2014 à 2025 !

L’émergence d’une bourgeoisie noire

Cette triste réalité du pouvoir économique et la répression sanglante des mineurs noirs qui l’accompagne pourraient laisser penser que la contradiction sociale en Afrique du Sud oppose principalement et toujours les blancs aux noirs. Des rumeurs de retour au régime de l’apartheid ont même circulé ces dernières semaines. Certains dirigeants politiques noirs considèrent quant à eux que Zuma et son gouvernement ANC défendent « le monopole blanc sur le capital ». En 2010, de nombreux hommes d’affaires noirs avaient déjà quitté l’organisation unitaire du patronat sud-africain pour former le Black Business Council.

Cette vision « raciale » recouvre une certaine réalité économique et sociale qui n’a pas disparu avec l’apartheid. Mais il s’agit surtout du discours politique de la nouvelle bourgeoisie noire qui réclame « l’égalité entre blancs et noirs », comprise comme égalité entre bourgeois de différentes couleurs et non comme égalité sociale ou, à tout le moins, comme justice sociale – dans le sens de répartition plus ou moins équitable de la richesse nationale – entre riches et pauvres, indépendamment de leur couleur. Or, si la pauvreté et la pauvreté extrême dans le pays restent fondamentalement un fait noir, la richesse et la richesse extrême sont devenues, elles, un phénomène réellement arc-en-ciel.

Une grande et rapace bourgeoisie noire s’est en effet rapidement enrichie depuis 1995. Elle est la principale bénéficiaire de la fin du régime raciste. L’un des administrateurs du groupe britannique Lonmin, propriétaire de la mine Marikana où a eu lieu le récent massacre, n’est autre que Cyril Ramaphosa. Cet homme est une figure majeure de l’ANC dont il fut Secrétaire général et, à ce titre, numéro deux après Nelson Mandela. Il fut également président du syndicat national des mineurs – National Union of mineworkers (NUM) – affilié à la COSATU – confédération alliée à l’ANC. Devenu depuis PDG de Johnic, l’une des plus importantes sociétés de communication du pays, il incarne le Black Economic Empowerment (politique d’intégration économique des Noirs) dont il est l’un des symboles et leaders. Ayant étendu son empire dans différents secteurs, sa fortune personnelle est évaluée à 275 millions de dollars.
Cyril Ramaphosa, qui est aussi vice-ministre du plan, n’est pas le seul membre influent de l’ANC à travailler pour les grandes compagnies du secteur. On compte aussi Patrice Motsepe et Tokyo Sexwale, ministre du développement humain du gouvernement de Jacob Zuma.

L’ANC au service de la bourgeoisie arc-en-ciel

On comprend mieux dans ces conditions la modération dont Zuma et son gouvernement ont fait preuve à la suite du massacre de Marikana. Le président a ainsi mis plusieurs jours avant de se rendre à l’hôpital au chevet des mineurs blessés. Il n’a pas rencontré les ouvriers en grève, n’a pris aucune mesure à l’égard des policiers qui ont tiré sur la foule ni à l’égard de leur hiérarchie et n’a pas demandé d’enquête interne à la police. Il a en revanche décidé d’installer une commission d’enquête composée… d’une dizaine de ministres de son gouvernement ainsi que d’une commission judiciaire indépendante. Enfin il est intervenu auprès des dirigeants de Lonmin afin qu’ils reculent la date de la reprise du travail et assouplissent les menaces de licenciements.

La NUM, membre de la Cosatu alliée de l’ANC, s’est démarquée de l’appel des mineurs à la grève et a jugé leurs revendications d’augmentation de salaires extravagante. Il est vrai que le mouvement de grève n’a pas été dirigé ni organisé par ce syndicat fort de 300 000 membres. Les dirigeants de la Cosatu ont quant à eux dénoncé une manipulation politique fomentée par Julius Malema, récemment exclu de l’ANC et qui a été le seul homme politique à se rendre auprès des mineurs en grève.

Sous la houlette de Thabo Mbeki, l’ANC et son gouvernement ont ainsi favorisé la formation accélérée d’une bourgeoisie noire qui ne remet nullement en cause le pouvoir économique blanc constitué sous la colonisation et l’apartheid. L’ANC est ainsi devenu le meilleur défenseur des intérêts de la bourgeoisie sud-africaine arc-en-ciel et même de multinationales étrangères qui pillent sans vergogne les richesses du pays et exploitent sans merci sa classe ouvrière.

A l’inverse, le droit de grève dans la république démocratique d’Afrique du Sud est très encadré par la loi et rend difficile l’organisation de mouvements de protestation et des arrêts de travail.

De la question nationale à la question sociale

Il est possible que le massacre des mineurs de Marikana constitue le point de départ d’un mouvement social plus profond en Afrique du Sud. Des mouvements de grève et autres dépôts de plateformes de revendications ont été observés ces derniers jours dans plusieurs mines. Comme à Marikana, ces mouvements sont lancés en dehors des structures syndicales traditionnelles (NUM affiliée à la Cosatu) dont l’aura acquise au cours de la lutte anti-apartheid et la crédibilité sont désormais entachées par le fait qu’elle a signé des accords d’augmentations de salaires minimes.Alors que la NUM refuse de soutenir la revendication d’augmentation de 300% des salaires, son secrétaire général, Frans Baleni, s’est accordé en 2011 une augmentation de salaire de 40% (140 000 euros par an).

Des dissidents ont d’ailleurs constitué, au début des années 2000, l’Association des mineurs et de la construction (ACMU), un syndicat légal qui atteint désormais 30% d’audience dans les mines de Lonmin alors que la NUM est descendue à 50%. Le récent massacre approfondira-t-il la crise de la Cosatu qui n’a pas appelé à une grève générale de solidarité avec les mineurs pour protester contre les violences policières ? On en saura plus à l’occasion du prochain congrès de la confédération qui devrait s’ouvrir le 17 septembre prochain. La question de la participation à la coalition gouvernementale sera certainement posée.

Un début de décantation semble enfin s’opérer au plan politique. Face à la modération des membres de l’alliance gouvernementale, une dissidence a pris forme au sein de l’ANC. Ancien leader de la Ligue de jeunesse de l’ANC (ANCYL), Julius Malema s’est clairement positionné aux côtés des mineurs. Exclu de l’ANC en début d’année, il se situe désormais dans l’opposition de gauche – beaucoup de ses adversaires l’accusent de populisme –  et avance un programme radical basé sur la revendication de nationalisation des mines que le mouvement de Nelson Mandela a abandonné. Se battant pour la justice sociale, il exige une réforme agraire basée sur l’expropriation des fermiers blancs sur le modèle zimbabwéen. Dénonçant l’intervention militaire de l’Otan en Libye, il demande le renversement du régime du Bostwana voisin qui abrite le commandement militaire américain opérationnel dans la région (Africom).

Ce leader est-il en mesure de polariser à la fois une partie du mouvement social, des syndicats et des militants de l’ANC afin de faire émerger une nouvelle force politique ? D’autres partis et mouvements, à l’instar du Parti communiste sud-africain, veulent-ils et peuvent-ils agir également dans ce sens ? Peuvent-ils s’opposer à l’ANC et offrir une perspective alternative ? Il s’agit incontestablement là d’enjeux politiques majeurs pour les années à venir en Afrique du Sud. Car si la question nationale n’a pas été totalement réglée par le compromis passé entre Nelson Mandela et Frédéric Leclerc, la question sociale, elle, n’a pas du tout été prise en charge au profit de la majorité du peuple sud-africain anciennement colonisé et soumis à l’apartheid.


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