La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



La révolution égyptienne se poursuit, mais sans perspective

Hocine Belalloufi
Mercredi 13 Mars 2013

Deux années après le renversement de Moubarak, la crise politique et sociale à l’origine du soulèvement populaire s’approfondit. Le processus révolutionnaire est loin d’être achevé, mais aucune alternative politique sérieuse n’émerge face aux résidus de l’ancien régime et au gouvernement islamiste du président Morsi. C’est l’impasse…



La révolution égyptienne se poursuit, mais sans perspective
Les affrontements politiques violents se poursuivent en Egypte sur fond de désobéissance de la police, de résistance de la Justice et d’impuissance du président et du gouvernement à répondre aux principales attentes de la population. Les changements politiques intervenus jusqu’ici ainsi que les diverses élections pluralistes tenues depuis le départ du dictateur n’ont pas réglé la crise politique. Celle-ci s’approfondit.

La crise politique se caractérise par plusieurs éléments : une situation de double-pouvoir au sein du régime, une poursuite de la contestation politique du président par les oppositions démocrate et révolutionnaire et une persistance des luttes sociales. Cette crise politique se déroule sur fond de marasme économique duquel l’Egypte n’arrive pas à s’extirper.

La situation de double-pouvoir oppose de manière feutrée, au sein même du régime, le président et son gouvernement à une partie des anciens du régime de Moubarak retranchés dans la police, l’armée, la justice et l’administration. Et ce, en dépit du récent appel de Moubarak à soutenir Morsi. Fraichement élu, ce dernier avait gagné ses premières batailles en mettant les dirigeants du Conseil des forces armées à la retraite et en limogeant le procureur général d’Egypte… Mais ces victoires partielles n’ont pas mis fin à l’opposition d’un certain nombre de secteurs du régime rétifs aux tentatives des Frères musulmans d’instaurer leur pouvoir.

La justice, par le biais du tribunal administratif du Caire, a ainsi reporté les législatives convoquées pour le 22 avril par le président Morsi afin de renouveler l’assemblée nationale dissoute en juin 2012. Le tribunal a jugé la procédure présidentielle non conforme à la Constitution. Le président et ses partisans ne se sont pas opposés à cette décision. Le tribunal a par ailleurs renvoyé la loi électorale devant la Haute cour constitutionnelle (HCC), pour examen.

La crise politique perdure

Le gouvernement Morsi doit également faire face à la fronde de la police qui a suspendu son travail. Les policiers revendiquent la non-utilisation de la police à des fins politiques, le limogeage du ministre de l’Intérieur Mohamed Ibrahim, des armes pour permettre aux policiers de se défendre… Ils reprochent au gouvernement de les envoyer désarmés au-devant des manifestants (opposants, syndicalistes, supporters de football…).

Ce sursaut républicain d’une police forgée sous Sadate et Moubarak pour réprimer et terroriser la population a de quoi étonner. N’assistons-nous pas plutôt à une tentative d’affaiblissement du président et de son gouvernement ? La question se pose au vu de l’accusation de passivité lancée à l’égard des forces de police lors du tragique match de football entre El Masry de Port-Saïd et El Ahly du Caire qui avait fait 74 morts en février 2012. L’acquittement récent dont on bénéficié 7 policiers impliqués a ravivé la tension à Port-Saïd. Les véritables responsables au moment des faits (ministre de l’Intérieur et ses collaborateurs, membres du Conseil militaire…) n’ont à aucun moment été inquiétés et encore moins condamnés ou même inculpés.

Confronté à une grève des policiers, Morsi n’a eu d’autre alternative que de faire appel à l’armée pour assurer l’ordre et la sécurité dans la ville du Canal de Suez. Cela place l’institution militaire en situation d’arbitre et provoque une paralysie et un affaiblissement continu du président qui devient de plus en plus otage de l’armée et des anciens du régime de Moubarak.
La guerre de position entre partisans du régime Moubarak et Frères musulmans n’est pas, pour l’instant, une lutte à mort. Des pressions, américaines notamment, s’exercent pour amener ces deux forces à passer un compromis. Moubarak vient d’ailleurs d’appeler à partir de sa prison dorée les Egyptiens à cesser les « manifestations violentes » et à « soutenir Morsi qui a été élu par le peuple » !

L’Egypte se trouve en effet assise sur un volcan et les forces dominantes (Etats-Unis, Israël, UE, monarchies du Golfe) poussent à un compromis politique entre Frères musulmans, partisans de l’ancien régime et opposition démocrate libérale du Front de salut national (FSN). Cette dernière avait annoncé son intention de boycotter les prochaines élections législatives. Elle réclame le départ du président et de son Exécutif. Deux de ses trois dirigeants, Mohamed El Baradei et Hamdeen Sabbahi, ont refusé de rencontrer le Secrétaire d’Etat américain lors de son récent passage au Caire. Ils dénoncent l’ingérence des Etats-Unis qui tentent de faire revenir le FSN sur sa décision de boycott des législatives. Mais Amr Moussa a pour sa part rencontré John Kerry. S’agit-il d’une brèche ouverte dans le front du refus ? Cela est probable.

L’axe stratégique de l’impérialisme en Egypte consiste à réunifier toutes les forces libérales, indépendamment de leurs divergences idéologiques (islamistes, démocrates, progressistes, droite, gauche…), en vue de ressouder le bloc social dominant et faire ainsi face au danger d’une explosion démocratique, sociale et anti-impérialiste radicale.

L’aile révolutionnaire de l’opposition ne cesse de contester le nouveau président dont elle réclame le départ, une partie de la jeunesse (les supporters de football) se trouve en situation insurrectionnelle depuis le récent verdict du match El Masry-El Ahly alors que le mouvement social, invisible médiatiquement, ne cesse d’enfler. Les attaques violentes contre le palais présidentiel sont récurrentes et la désobéissance civile se répand : non respect du couvre-feu par les habitants de Suez qui organisent des matchs de football avec les militaires… Le recours des Frères musulmans à des milices armées pour contrer les opposants ne contribue pas à calmer les tensions.

Une situation économique et sociale catastrophique

La situation économique et sociale se détériore. L’instabilité politique du pays a provoqué l’effondrement du tourisme qui représentait la première industrie du pays. Ce tarissement d’une des sources fondamentales d’entrée de devises a plongé dans la misère toute une partie de la population active du secteur : guides, revendeurs, artisans, commerçants, personnels hôteliers, chauffeurs… Un tiers des Egyptiens vit désormais sous le seuil de pauvreté. Des centaines de milliers de personnes habitent dans des cimetières où ils côtoient les morts.

Pris à la gorge financièrement, le président a entamé des négociations avec le FMI pour l’obtention d’un prêt de 4,8 milliards de dollars. Les traditionnelles thérapies de choc du FMI accompagnant ce type d’ « aide » n’étant pas très populaires, le président égyptien attendait très certainement la tenue préalable des élections législatives pour le conclure. L’annulation du scrutin par la Justice ne lui facilite guère les choses.

Du côté du « grand ami » américain, on cherche à desserrer quelque peu le nœud coulant autour du président Morsi. Obama avait promis en 2011 un allègement à hauteur d’un milliards de dollars de la dette de l’Egypte à l’égard de Washington. John Kerry est venu annoncer au Caire une aide de 250 millions de dollars. Mais de telles aumônes ne risquent pas de sauver l’Egypte. Il est clair que le but de la manœuvre des Etats-Unis qui octroient chaque année 1,5 milliards de dollars à l’armée égyptienne ne consiste pas tant à sauver le peuple égyptien qu’à assurer la reproduction de leur ordre impérialiste sur la région. La paix avec Israël constitue l’axe central de leur politique. Pour la maintenir, il faut acheter le pouvoir égyptien, c’est-à-dire la haute hiérarchie militaire. Mais les Frères musulmans ne semblent pas déterminés à remettre en cause un tel axe. Ils viennent ainsi de participer au blocus qui étrangle le peuple palestinien à Ghaza en inondant récemment les tunnels qui reliaient l’enclave palestinienne à l’Egypte.

La doctrine économique des Frères musulmans qui s’inscrit totalement dans la pensée néolibérale chère au FMI et à la Banque mondiale ne risque pas d’améliorer les choses. Elle approfondira la misère et la précarité sociale et provoquera inéluctablement de nouvelles explosions sociales aux conséquences politiques imprévisibles.

Y a-t-il une solution politique ?

La situation politique égyptienne semble totalement bloquée. Aucune issue ne se dessine à l’horizon. Empêtrés dans une guerre de tranchée livrée au sein même du régime contre des appareils d’Etat encore aux mains des partisans de l’ancien régime, les Frères musulmans semblent totalement impuissants à asseoir sérieusement et durablement leur pouvoir. Le recours à de véritables milices armées contre les opposants constitue une preuve de la nervosité d’un président et d’un gouvernement qui paraissent parfois suspendus dans le vide, sans assise institutionnelle et politique réelle.

Les partisans de Moubarak et autres opposants à l’islamisme au sein du régime cherchent-ils à faire tomber Morsi pour revenir à la case de départ ? Ne visent-ils pas plutôt à l’affaiblir pour le contraindre à composer avec les restes du Moubarakisme ? Cette dernière hypothèse, plus probable, commence à se dessiner. Menée sous la houlette de Washington, elle vise à reconstituer un bloc social dominant solide autour de trois forces principales : les résidus du régime Moubarak, les islamistes (Frères musulmans et, pourquoi pas, salafistes) et l’opposition démocrate libérale. Le but de la manœuvre étant de faire face à un peuple égyptien qui s’est réveillé politiquement, qui gronde car ne supportant plus sa situation de misère sociale et de soumission politique ainsi que l’indignité politique et diplomatique que constitue une alliance contre-nature avec Israël.

Les forces composant le FSN s’intègreront-elles à cette stratégie concoctée par les Américains ? Résisteront-elles à l’appel des sirènes de Washington sous la pression de l’opinion nationale égyptienne et de la mobilisation populaire ? S’orienteront-elles en totalité ou, à tout le moins, en partie vers une alternative nationale anti-impérialiste et antisioniste, démocratique et de justice sociale, donc de rupture avec les fondements des politiques économiques néolibérales. C’est certainement l’un des enjeux politiques principaux de la phase politique qui s’ouvre.
Le troisième bloc, celui des révolutionnaires et du mouvement social sera-t-il à même de se constituer en alternative ? Les médias oublient la plupart du temps, à dessein faut-il le préciser, de rendre compte du profond mouvement social qui secoue la société égyptienne. Né avant même la chute de Moubarak par le biais de luttes ouvrières retentissantes dans les secteurs du textile, de l’acier, de la construction et des transports… le mouvement social agit souterrainement en revendiquant un salaire minimum décent, de meilleures conditions de travail et le départ des directeurs d’entreprises publiques, ceux que les travailleurs appellent les « petits Moubarak ».

Ce mouvement est en phase d’organisation. Il a remis en cause le monopole de l’organisation syndical détenu par l’ancienne Fédération des syndicats égyptiens du pouvoir Moubarak. Il a obtenu par la lutte l’exercice des libertés syndicales, mais fait face à une répression constantes de la part des pouvoirs publics (arrestation de syndicalistes, condamnation à des peines de prison et à de lourdes amendes…) ainsi qu’à un dénigrement des puissants médias et des principales forces politiques du pays.

Divisé et parcouru par de multiples tendances, le mouvement social n’a pas réussi jusqu’ici à se donner un débouché politique. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que ses candidats aux diverses élections (présidentielle, assemblée constituante…) aient essuyé un échec. Cette nébuleuse en formation – il est objectivement difficile d’unir, d’organiser et de doter d’un programme des millions et des millions de personnes – aurait besoin d’un Chavez, d’un parti ou d’une alliance à même de lui permettre de se constituer en bloc politique afin d’ouvrir la voie à une alternative nationale, sociale et démocratique dont l’Egypte et son peuple ont un besoin urgent.

On assiste donc à une course de vitesse, chaque bloc politique disposant d’atouts réels, mais étant en même temps lesté de lourdes contraintes et entraves. Qui l’emportera en définitive ? Personne ne peut sérieusement le dire. Il s’avère cependant certain que le processus révolutionnaire ouvert en janvier 2011 n’est pas terminé. Il se poursuit. L’espoir est donc permis.


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