La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Le député égyptien, le président libyen et les élections algériennes

Salima Ghezali
Mardi 6 Mars 2012



L’histoire rocambolesque de ce député salafiste égyptien1 qui a prétendu avoir été agressé alors qu’il venait de s’offrir une opération de chirurgie esthétique est l’exemple même de la caricature de « politicien » auquel a donné naissance l’autoritarisme arabe de ces cinquante dernières années.

L’opportunisme islamiste, que certains semblent découvrir à l’occasion de cette affaire, ne se distingue pourtant nullement de l’opportunisme général. Ce dernier s’est imposé, parfois de manière très brutale, dans tous les domaines et sous tous les étendards, dans les sociétés dominées par des régimes autoritaires et politiquement sous-développés. Les néo- libéraux façon Chakib Khelil2, les golden-boys façon Moumen Khalifa3, les émirs hébergés au Club des pins, les avocats d’affaires pourries, les truands intouchables, les miliciens au dessus des lois4, les juges qui condamnent des gamins de 05 ans et ceux qui pourchassent les « casseurs de Ramadan » dans un pays où les trafiquants de drogue et les délinquants de tous bords sont davantage craints que les services de sécurité… Tout cela nous renvoie non à la seule supercherie des politiciens opportunistes mais à l’effondrement moral d’une société gangrenée en profondeur.

Frantz Fanon5, dans un texte toujours d’actualité, notait en 1960 déjà la faillite des élites nationales post- coloniales africaines. L’incapacité de ces élites à promouvoir un système politique et des valeurs libérés des miasmes du colonialisme, des archaïsmes et de la domination est là dans toute son horreur. Derrière le fait-divers et le scandale politique  se tient un scandale encore plus grand. Celui que les sociétés sous-développées ont donné à voir ces dernières décennies. Dictature et faillite morale sont allées de pair. Sur tous les continents.

Derrière une barbe islamiste, un slogan nationaliste ou un label démocrate, l’entreprise de démantèlement de l’encadrement politique de la société a favorisé la prolifération d’un personnel sans convictions ni scrupules. Ni limites dans l’indécence.

Candidats à toutes les candidatures, ils sont les premiers à louer Dieu, le peuple et le chef quand ils sont retenus et à menacer de leurs foudres, de celles de Dieu ou de celles du peuple quand ils ne le sont pas.

On les a vu, jusqu’à la nausée, ces politiciens entretenus à coup de milliards aux frais de la république, juste pour être épisodiquement utilisés contre tel ou tel qui n’avait pas le bonheur de plaire aux maitres de la mangeoire. Ils sont, en Algérie, les plus grands artisans de l’abstention électorale et du reflux de l’engagement citoyen. Les égyptiens semblent les découvrir chez les successeurs du système Moubarak, les algériens les voient à l’œuvre depuis vingt ans au moins.

Politiquement guère mieux inspirée que la prestation du député égyptien indélicat, la prestation du président du CNT libyen  qui s’est évertué à se revendiquer de l’amitié du peuple algérien devant un Mourad Medelci impassible lors de sa visite en Libye, avait elle également, quelque chose de cocasse.

C’est que Mr Abdeldjallil ne semble pas très informé de l’idée que se font les algériens de son »gouvernement », de sa « révolution » et de l’état de son pays. Car si la côte de popularité de notre Medelci national n’est pas très élevée, celle du CNT libyen ne l’est pas non plus. Scandalisés par le « zenga-zenga » de Kadhafi, les algériens l’ont été tout autant par le traitement barbare infligé au leader déchu et encore davantage par le chaos dans lequel la Libye menace de s’enfoncer durablement.

Peu d’algériens se sentent les amis de Mr Abdledjalil. Probablement par ce que trop d’algériens ont regardé avec stupeur s‘effondrer dans la violence un régime libyen qui avait jugé inutile de se doter d’institutions fortes. L’ascension foudroyante du CNT, porté par l’intervention étrangère, n’avait aucune chance de pallier aux carences d’un état libyen réduit aux dimensions du despote.  Les seuls fruits récoltés jusqu’ici par la « révolution » sont trop amers. Les algériens, dont le fonctionnement étatique et institutionnel n’échappe pas à la loi d’affaiblissement général, regardent avec beaucoup de craintes l’avenir.

C’est pourquoi le « Printemps arabe » a trouvé l’Algérie incapable de procéder à une bipolarisation simpliste qui opposerait un peuple uni à un pouvoir incarné par un homme. Ceux qui ont essayé de mimer cette union du peuple n’y sont pas arrivés. Ce pays a trop souffert de la désintégration méthodique de ses modes d’organisation traditionnels ou modernes, de ses valeurs ancestrales ou nouvellement conquises, de ses figures, de ses héros, de ses lieux, de ses repères…La bipolarisation artificielle de la scène politique algérienne a échoué sous sa forme militarisée durant la sale guerre des années 90 en laissant des blessures incommensurables. Elle a échoué dans les tentatives de marches des samedis de la CNDC.

Tout comme a échoué la tentative de bipolarisation6 de l’opinion algérienne  autour de l’arrestation du général Nezzar ou celle voulue autour de l’arrestation du militant Mourad Dhina.
Et elle continuera d’échouer car elle repose sur une imposture  latente qui met en place un système de vente concomitante où « amis » et « adversaires » sont servis dans un package prêt à l’emploi. Avec toujours deux pôles à la clé. Et aucune marge d’autonomie entre les deux.

Ce qui veut être vendu c’est un système d’allégeance clientéliste sous un emballage sans cesse renouvelé. Or, c’est ce fonctionnement qui bloque la vie publique légale, provoque la méfiance de la population et entretient le délitement moral. Le retrait populaire du politique repose sur une désillusion profonde. Tant que l’on sera sommé de participer ou de boycotter selon des conditions pré- établies de manière unilatérale par le pouvoir, seul l’investissement militant politiquement intéressé pourra rompre la mécanique infernale des alignements automatiques.

Les prochaines élections ne s’écartent que très peu du schéma électoral habituel. Et ce n’est même pas dans ce très peu que réside leur particularité. Même si ce très peu est tout ce que le système a voulu concéder à un bouleversement politique régional majeur.

Ce que le pouvoir a consenti au travers de ses « réformes » est trop peu et vient trop tard au regard de la gravité de la crise morale qui ronge le pays. C’est ce qui rend peu probable un quelconque « sursaut citoyen » le 10 Mai prochain.

C’est néanmoins  en connaissance de cause, nous dit Aït Ahmed, que le FFS va s’engager dans une bataille électorale tactique pour la réhabilitation stratégique de l’engagement politique. Ce faisant, il devra s’atteler à relever plusieurs défis à la fois : Remettre de la politique, de l’engagement, de la morale et du militantisme… dans ses troupes d’abord. C’est une fois ce premier écueil franchi que le reste viendra… ou pas.

L’autre alternative, c’est de s’en remettre au modèle du député égyptien très en vogue chez nous, pour accélérer un scénario libyen

Notes :
  1. Salafiste égyptien
  2. Algérie 2015 : Le spectre lancinant du début de la fin des exportations pétrolières.
  3. Entretien avec Mohamed Hachemaoui
  4. Etat d’exception et modèle d’accès réduit : Mezrag, Khalifa, Gharbi et Beliardouh.
  5. Frantz Fanon : Mésaventures de la conscience nationale*
  6. DE L’AFFAIRE NEZZAR AU PROJET IMPERIAL : LE NECESSAIRE CONTINUUM DE L’ANALYSE


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