Comme attendu, les législatives du 10 mai 2012 n’ont débouché ni sur la démocratie ni sur l’ouverture d’une transition démocratique. Elles ont en revanche accouché d’une victoire écrasante et totale du FLN qui frôle la majorité absolue. Les tenants du pouvoir se sont empressés de déclarer que ce succès représentait un vote-refuge de citoyens désireux de protéger l’Algérie de toute ingérence et de toute tentative de déstabilisation extérieures. Ce discours est en droite-ligne de celui développé avant le scrutin. Le 10 mai y était assimilé au 1er novembre 1954 et au 5 juillet 1962. On ne pouvait assister, dans ces conditions, qu’à un raz-de-marée en faveur du courant qui incarnait ces deux dates symboles de la révolution nationale.
Le pouvoir remporte son pari
L’objectif politique principal du pouvoir à travers le scrutin du 10 mai 2012 était de canaliser le mécontentement politique dans un cadre institutionnel afin d’éviter le scénario tant redouté du « printemps arabe », c’est-à-dire d’une révolte populaire généralisée. Y est-il parvenu ? A-t-il gagné son pari ? Il semble que oui si l’on prend en considération le fait que le renouvellement de l’Assemblée populaire nationale (APN) s’est opéré en temps ordinaire, que les boycotteurs n’ont finalement été que des abstentionnistes et que les opposants ayant pris part au scrutin obtiennent de faibles résultats.
Aujourd’hui, le FLN dispose de près de la majorité des sièges (221) de la Chambre basse du Parlement. En ajoutant ceux remportés par le Rassemblement national démocratique (RND), l’Alliance présidentielle rafle plus de 3/5 des 462 sièges de cette même assemblée. La victoire est sans appel. L’échec des islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP) qui avaient claqué la porte de l’Alliance présidentielle en janvier 2012 pour ne récolter finalement que 47 sièges à partager avec leurs alliés d’Ennahda et du Mouvement de la réforme, le faible score du Front pour la justice et le développement (Addala) d’Abdallah Djaballah, l’entrée historique de 145 femmes qui occupent désormais 31,38% du total des sièges contre 7% dans l’APN précédente et le blanc-seing décerné aux autorités par la communauté internationale complètent le tableau et donnent à cette victoire un caractère écrasant.
Les islamistes, de leur côté, ont été sanctionnés pour leur participation ininterrompue à l’exécutif depuis 1997 (cas du MSP et du Front du changement d’Abdelmadjid Menasra issu du MSP), leur absence du terrain politique et le flou de leur stratégie (Djaballah). Les islamistes radicaux du FIS dissout n’ont pas réussi quant à eux à s’imposer sur la scène politique légale. Ils paient le prix de leur action durant la guerre civile. Mais cela ne suffit pas, comme on a pu le voir en Tunisie, à les enterrer. Le courant islamiste, même affaibli, continue d’exister et pourrait, dans certaines conditions, rebondir.
Un pouvoir plus minoritaire que jamais
Passée cette première lecture, on s’aperçoit que la victoire annoncée est pour le moins étriquée. Les résultats officiels donnent un taux d’abstention de 57,64%. Si l’on ajoute à cela le nombre de bulletins nuls qui avoisinent les 22% des suffrages exprimés, le total de ceux qui ont refusé de s’exprimer dans les termes et conditions dictés par le pouvoir tourne autour des 70% du corps électoral national. Enfin, et pour se faire une idée exacte de ce que pèse réellement la victoire de l’Alliance présidentielle, il convient de rappeler que le FLN et le RND réunis ont obtenu 1 848 420 voix, soit 9% à peu près du nombre d’électeurs inscrits et moins de 25% des suffrages exprimés.
En admettant que le MSP qui a remporté l’essentiel des suffrages de l’Alliance Algérie verte (AAV) – le score de ses partenaires étant beaucoup plus faibles – décide de rester au bercail gouvernemental, en rejoignant ou non l’Alliance présidentielle, le score de cette dernière atteindrait 2 323 469 suffrages, avoisinant ainsi les 11% ! Il n’y a pas vraiment de quoi pavoiser.
Ce scrutin confirme à tout le moins que la base électorale du pouvoir est réduite. On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi il renforce et améliore constamment les performances de son arsenal policier. Sa politique ne peut être menée que de façon autoritaire.
Un scrutin ni propre ni équitable
La victoire du FLN est donc étriquée. Mais le bilan ne doit pas s’arrêter là. On ne peut ignorer le nombre extrêmement important d’actes de fraude relevés par les représentants des partis membres de la Commission nationale de surveillance des élections législatives (CNSEL) qui discrédite une nouvelle fois les élections organisées par le pouvoir.
Enfin, et surtout, le scrutin n’était pas équitable. Le pouvoir algérien est extrêmement formaliste. Il a créé une scène politique théoriquement parfaite : séparation des pouvoirs, existence d’un Conseil constitutionnel, différence entre une « administration neutre » et des partis engagés (FLN, RND), adoption des lois par le Parlement… De même a-t-il dressé une scène électorale : tableaux d’affichage, temps de passage à la télévision et à la radio, débats… Mais les Algériens ne sont pas dupes. Ils savent que le FLN, le RND et l’administration représentent une seule et même chose, que la justice n’est pas indépendante de l’Exécutif, que ce dernier ne s’identifie pas ou ne se réduit pas au pouvoir formel (Présidence), que les médias lourds sont aux ordres, que les lois sont triturées en fonction des besoins du moment pour répondre aux exigences de la tactique politicienne la plus immédiate…
Alors même qu’il se refusait depuis douze longues années à enregistrer la naissance de nouveaux partis répondant pourtant aux exigences de ses propres lois, le gouvernement a, dans un grand élan de générosité démocratique, agréé plus de vingt nouveaux partis à la veille du scrutin. Il a en même temps révisé la loi électorale qui élimine les listes obtenant un score inférieur à 5%. L’émiettement de la scène électorale a favorisé l’éparpillement des voix et éliminé la majorité écrasante des listes électorales. Les « partis-administration » n’avaient plus alors qu’à se baisser pour récolter la mise…
Toute cette cuisine électorale marquée par la fraude et l’absence d’équité confirme que le pouvoir n’a rien à offrir à la population, en dépit des centaines de milliards de dollars entassées dans les banques étrangères. Rendre la parole au peuple en instaurant la démocratie ne figure pas à son agenda. Pas plus que la justice sociale et la relance d’une économie nationale productive protégée de l’insatiable voracité des grands groupes et banques étrangers.
Il ne peut, dans ces conditions, organiser d’élections propres et honnêtes qui sonneraient le glas du monopole qu’il exerce sur la vie politique du pays.
Signification d’une percée historique
La seule question où les lignes ont réellement bougé est celle de la participation des femmes aux institutions élues avec l’entrée massive de députées à l’APN. Cette spectaculaire percée constitue à plus d’un titre une excellente chose. Elle permet aux femmes algériennes qui s’imposent de plus en plus dans la vie sociale (éducation, travail, espace public…) d’accéder massivement aux institutions politiques du régime. C’est une gifle pour les courants politiques qui considèrent que la place des femmes est à la maison et que leur raison limitée ne leur permet pas de gérer les affaires de la Cité. Cette présence pourrait permettre – théoriquement du moins – l’adoption de lois permettant d’améliorer quelque peu le sort lamentable qui leur est jusqu’ici réservé.
Enfin et surtout, cette forte présence féminine aura l’immense avantage de démontrer concrètement aux yeux de nombreux citoyens que l’arrivée massive du « sexe faible » dans l’hémicycle ne changera rien au caractère antidémocratique du régime. Femmes du FLN et du RND ainsi qu’une partie des femmes du courant islamiste voteront « comme un seule homme » pour permettre la perpétuation de ce régime qui leur a permis d’accéder à l’APN. La leçon est claire : il ne suffit pas de remplacer un homme par une femme pour démocratiser le régime, pour le rendre plus perméable aux doléances de la société qui souffre. Il ne s’agit pas tant de féminiser les institutions du régime autoritaire que d’en finir avec lui.
Les partis d’opposition ont-ils eu tort de participer au scrutin ?
Devant l’ampleur de la victoire électorale, certains partis qui avaient des illusions démesurées ont perdu pied. Ils menacent aujourd’hui de se retirer de l’APN voire de cesser toute activité politique en dissolvant leurs formations. D’autres suggèrent, à l’instar de Djaballah, de suivre l’exemple tunisien.
Des analystes et commentateurs abstentionnistes demandent de leur côté à certains partis comme le Front des forces socialistes (FFS) de ne pas siéger à l’APN sous peine de se discréditer.
Le scrutin du 10 mai n’a effectivement pas débouché sur l’instauration de la démocratie ni même sur une énième ouverture de transition démocratique. Cela confirme l’idée selon laquelle le seul enjeu politique véritable du scrutin était la fraude. Imposer la transparence par le contrôle du processus de vote et de dépouillement constituait la tâche politique centrale des formations le jour du scrutin. Il s’agissait là d’une véritable bataille. Cette bataille a été perdue et ne pouvait être que perdue par les forces d’opposition du fait du profond déséquilibre caractérisant le rapport de force politique dans le pays. D’un côté, un régime disposant d’une administration, d’une manne financière inépuisable, d’une armée, d’une police, d’un appareil judiciaire, de partis, d’une centrale syndicale… et du soutien de grandes puissances pragmatiques et globalement satisfaites de lui. De l’autre, des partis d’opposition encore faibles, mal organisés ou pas organisés du tout, divisés, sans moyens et sans ressources… Des partis handicapés par l’absence de démocratie dans notre pays et par le caractère tronqué des libertés existantes.
Il fallait pourtant mener la bataille pour ne pas faciliter la tâche du pouvoir et l’obliger à se découvrir par des pratiques antidémocratiques relevées par les partis, les citoyens et certains observateurs honnêtes, algériens (journalistes…) ou étrangers (observateurs…). Il fallait y participer pour profiter des moyens limités mais réels (passage dans les médias lourds, tenue de nombreux meetings, possibilités d’affichage et de distribution de tracts, présence renforcée dans les médias privés…) de la campagne en vue de toucher et de sensibiliser le maximum de citoyens de toutes les régions du pays.
La défaite dans la bataille n’est pas honteuse, surtout pour les partis qui, à l’instar du FFS et du Parti socialiste des travailleurs (PST) avaient clairement énoncé que les élections n’apporteraient pas le changement, qu’elles n’ouvriraient pas de transition à la démocratie et qu’elles ne seraient pas crédibles. Aucune illusion sur le scrutin ou le président de la République n’avait été semée par ces formations. Lorsqu’on possède des convictions fortes et que l’on se fixe des objectifs réalistes, on ne craint pas d’entrer dans l’arène pour affronter les loups.
Les partis du mouvement national ne cessèrent jamais, avant 1954, de participer aux mascarades électorales du pouvoir colonial. Personne ne les accusa jamais de s’être discrédités et d’avoir trahi en négociant des quotas. Personne n’exigea jamais d’eux qu’ils renoncent à utiliser les tribunes qui s’offraient à eux (électorales, municipales, parlementaires ou autres) pour dénoncer l’oppression, défendre leurs revendications et éveiller les consciences. Il convient de s’inspirer de cet illustre précédent.
Dépasser les visions purement moralistes
Certains observateurs affirment que le succès du pouvoir, succès relatif précisons-le, provient de la caution que lui ont apporté certains participants crédibles. Il s’agit-là d’une réponse un peu courte, assez subjective et de dépit de la part d’acteurs politiques ou de commentateurs impuissants qui se réfugient dans une attitude de dénonciation purement morale et donc, par nature, apolitique. Au lieu de s’atteler à chercher à analyser sérieusement le rapport de force politique et de déterminer les voies et moyens concrets de sa transformation, ils ne proposent comme perspective qu’un retrait des travées de l’APN, pour conserver une image propre.
Or, la tenue des élections confirme que nous ne nous trouvons pas dans une situation révolutionnaire caractérisée par le refus de la grande masse des électeurs de cautionner la mascarade électorale et par un soulèvement populaire pour imposer le changement. Nous ne sommes pas dans une situation où « ceux d’en bas ne veulent plus ». Et nous ne sommes pas davantage dans une situation où, autre caractéristique d’une situation révolutionnaire, « ceux d’en haut ne peuvent plus ».
Nous sommes au contraire dans une situation où ceux d’en haut peuvent encore et où ceux d’en bas ne refusent pas encore. On peut le regretter, on peut s’en offusquer, mais on ne peut l’ignorer, sous peine de faire preuve d’aventurisme – appeler le peuple à l’insurrection comme s’il suffisait d’appuyer sur les boutons d’une manette de jeu-vidéo – ou de résignation – se retirer de l’APN, dissoudre son parti et arrêter de faire de politique.
Voilà pourquoi il faut, dans la situation présente, participer à toutes les batailles qui se présentent, même si elles se déroulent de façon déloyale et si elles renforcent le pouvoir. Les forces de l’opposition démocratique et progressiste doivent voir ce qui peut les renforcer. Toucher les citoyens en participant à la campagne électorale et arracher des sièges pour s’en servir de tribune y concourent indéniablement.
Le long combat pour la démocratie continue
Il faut abandonner l’illusoire emprunt de raccourcis politiques. Seul le changement du rapport de forces permettra d’en finir avec le détournement de la volonté populaire. Ce changement se construira par l’action politique quotidienne, par l’action syndicale et associative, par l’affinement de la réflexion stratégique et tactique, par les débats organisés en salle ou sur la toile, par la capacité à transcender les divergences mineures, à dépasser les stériles querelles subjectives et par une lutte sans merci contre les sectarismes…
La divergence entre abstentionnistes et participants au scrutin du 10 mai relevait de l’ordre de la tactique. La diabolisation réciproque n’amènera rien de bon. Elle ne peut au contraire que renforcer le pouvoir. La critique, la polémique, oui. La diabolisation et le dénigrement, non. Aujourd’hui, les forces démocratiques et de progrès doivent mener le combat partout (APN, APC, entreprises, quartiers, établissements scolaires…), utiliser tous les moyens (presse écrite, internet, audiovisuel…) et toutes les formes d’organisation (syndicats, associations, comités…). L’organisation d’un large et profond mouvement populaire et démocratique constitue la clef principale du changement politique.
Ce grand mouvement populaire et démocratique ne pourra faire l’économie de l’élaboration d’une stratégie. Comment établir la démocratie en Algérie ? Le régime peut-il se réformer ? Doit-il être remplacé ? Par qui et comment ? Comment rassembler un nouveau bloc politique et social pour en finir définitivement avec l’autoritarisme ? Quelle place doit occuper la revendication de justice sociale dans le projet démocratique, sachant que la force principale du courant démocratique est le mouvement populaire (syndicats, associations…) ? Peut-on sérieusement asseoir le pouvoir du peuple en menant une politique néolibérale qui le plonge dans la misère, qui polarise la société et brise le consensus social ? Peut-on construire un Etat réellement indépendant et souverain en se soumettant chaque jour davantage aux rapports de forces économiques, financiers, politiques et militaires internationaux ? Pourquoi ne pas conserver ce qu’il y a de mieux dans l’expérience de développement national des deux premières décennies de l’indépendance et dans le combat pour un nouvel ordre mondial débarrassé de la domination impérialiste pour construire un projet démocratique qui soit à la fois national et populaire ? Quel rapport à la religion ? Quelle politique des langues ? Quelle politique mener pour que les femmes disposent des mêmes droits que les hommes et que les pratiques sociales ségrégationnistes à leur égard régressent puis disparaissent. Tels sont quelques unes des nombreuses questions dont les acteurs politiques et sociaux, ainsi que tous les citoyens doivent s’emparer pour participer à la définition de ce grand projet et à la construction du bloc politique et social qui le portera.
Il faut également aborder les questions tactiques, sans leur donner une dimension stratégique qu’elles n’ont pas, sans en faire des lignes de démarcations définitives entre purs et impurs, traitres et loyalistes... La question de la participation à tel ou tel scrutin participe justement des questions de tactique. Celles-ci ne doivent pas diviser les partisans du changement démocratique.
A propos de l’attitude des grandes puissances
Un dernier mot enfin, à propos de la réaction des grandes capitales occidentales aux résultats du scrutin. Il ne faut pas s’étonner du blanc-seing délivré à Bouteflika par les dirigeants des grandes puissances (UE, Etats-Unis). Ces mêmes puissances, qui soutenaient hier Ben Ali, Moubarak et même Kadhafi et qui soutiennent jusqu’à aujourd’hui les dictatures les plus réactionnaires à Manama, Riyad, Doha ou Mascate…
Ces mêmes puissances qui encensent le pouvoir se retourneront demain contre lui, sans état d’âme aucun. Elles soutiendront alors n’importe quel islamiste ou démocrate qui préservera leurs intérêts et leur système de domination. Les impérialistes n’ont ni amis ni principes. Ils n’ont que des intérêts qu’ils sont prêts à défendre par le biais des régimes les plus disparates : démocratique, militaire, policier, fasciste, théocratique, laïc… Les grandes puissances ne mettent généralement pas tous leurs œufs dans le même panier. Extrêmement pragmatiques, elles peuvent apporter leur soutien au pouvoir en place, tout en travaillant, en sous-main, à favoriser l’arrivée au pouvoir d’un personnel politique encore plus accommodant à leur égard.
N’est-ce pas ce que font, chacun à leur manière, les Etats-Unis et l’UE qui soutiennent le président Bouteflika et ses gouvernements, poussent dans le sens d’une libéralisation qui élargit le cercle des couches sociales défendant les mêmes intérêts qu’eux (compradores), forment des cadres économiques et politiques par le biais d’associations et de bourses diverses et variées, entretiennent un dialogue politique poussé avec les islamistes comme les laïcs qui défendent la même vision du monde qu’eux ?





La décision prématurée sur les gaz non-conventionnels

