La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Les printemps de la signora Annamaria Rivera

Djamel Guerid
Mardi 25 Octobre 2011



Ce spectre qui hante l’Occident…

Annamaria Rivera
Annamaria Rivera
Jusqu’au 11 Septembre, l’hétérophobie en général et l’islamophobie en particulier  étaient choses courantes dans les pays d’Occident mais elles se murmuraient plus qu’elles ne se proclamaient ou s’affichaient. Depuis cette date fatidique, c’est le déchaînement libre. Tout s’est passé comme si le sur-moi collectif avait explosé sous la poussée de haines et de rancoeurs longtemps accumulées et contenues. Des politiques et des écrits, comme l’article puis l’ouvrage de Huntington (Le choc des civilisations, 1996), avaient, en quelque sorte, préparé les esprits puis contribué à rendre acceptable et presque à la mode, la posture raciste. Celle-ci n’est plus seulement suggérée, elle est hautement proclamée. Des partis politiques qui ont pignon sur rue en font leur fond de commerce, et même des intellectuels s’y mettent. Claude Imbert reconnaît (2003), tout sourire dehors, qu’il est ‘’un peu islamophobe’’ et son entourage a l’air de trouver ça mignon tout plein. Il précise même que ‘’l’Islam apporte une certaine débilité’’, révélant ainsi, où se trouve la débilité certaine. Imbert, pour ceux qui ne le connaissent pas, est le fondateur de l’hebdomadaire français Le Point et son éditorialiste. Il était même membre du Haut Conseil à l’intégration (HCI), organisme consultatif rattaché au Premier ministre chargé de donner son avis sur la politique vis-à-vis des personnes issues de l’immigration. Le mouvement s’étend à des universitaires.  L’historien Sylvain Gouguenheim affirme, à l’encontre de la vérité historique, que l’Occident ne doit rien aux Arabes dans la transmission de l’héritage grec, et les deux plus grands quotidiens français, le Figaro et le Monde applaudissent à tout rompre. Le ridicule, ici, n’a pas de limite. Ainsi le maire (Ligue du Nord) de Rovate (Lombardie) émet (2002) un règlement qui interdit aux non-catholiques, en fait aux Musulmans, de s’approcher à plus de 15 mètres de l’entrée d’un lieu de culte catholique.
Il serait totalement catastrophique de nous laisser contaminer et de céder, de notre côté, à l’européophobie ou à la haine de l’Occident. D’abord parce que le trio Bush-Cheney-Rumsfeld et leurs maîtres néo-conservateurs n’ont jamais été l’Amérique et Le Pen et Bossi ne représentent pas l’Europe. Ensuite parce que l’Europe n’est pas une, mais c’est une entité qui s’est construite dans l’ambivalence. Elle a ‘’engendré Lumières et obscurantisme, persécutions religieuses et tolérance, respect de l’Autre et colonialisme, universalisme et racisme, poussées inégalitaires et inégalités sociales, droits humains et génocides, égalité des sexes et domination masculine’’ (Annamaria Rivera, Les dérives de l’universalisme, 180). Enfin et surtout parce que d’innombrables Occidentaux ne cessent de lutter pour autre chose. On se rappelle les millions d’Américains et d’Européens qui étaient descendus dans les rues pour dire non à l’agression américaine contre l’Irak. Les mouvements, altermondialiste et  indigné, ne cessent de gagner du terrain et des partisans, dans tout le monde occidental et même dans le monde tout court.

Engagement intellectuel et engagement politique

Altermondialiste et indignée avant la lettre, Madame Annamaria Rivera est d’abord une combattante déterminée et au long cours. Professeur d’anthropologie à l’université de Bari, elle s’est engagée, depuis des lustres, dans la lutte en faveur des minorités et contre le racisme. Elle mène de front et visiblement avec bonheur son enseignement, ses recherches et son engagement. Dans le domaine scientifique, elle vient de publier, en traduction française, un ouvrage tout à fait remarquable par sa densité, sa rigueur et sa prise de parti : Les dérives de l’universalisme (la Découverte, Septembre 2010). Elle avait publié auparavant, L’imbroglio ethnique en quatorze mots clefs, (avec R. Galissot et M. Kilani, 2000) et, en italien, un nombre important de livres et d’articles. En matière d’engagement, elle contribue périodiquement au quotidien né du printemps italien, Il Manifesto, mais aussi à d’autres journaux et revues. Son engagement est, comme elle le dit elle-même, déterminé par son parcours personnel. Dans une interview du 16 juin 2010, elle déclare : ‘’Dès ma jeunesse, j’ai conjugué l’engagement intellectuel et l’engagement social et politique. J’ai participé au mouvement de 1968, puis à l’expérience de la nouvelle gauche et au mouvement féministe. Je pense, en particulier, qu’entre le féminisme et l’antiracisme, il y a une continuité, symétrique et opposée à celle qui lie sexisme et racisme.’’. Et puis elle écrit tout un livre Sexisme et racisme (2010) pour analyser cette continuité.

Cet engagement se fait en faveur des minorités et des réfugiés, Albanais, Roms, Libyens, Tunisiens, Erythréens, Somaliens… Elle dénonce la situation faite aux Albanais arrivés en nombre dans les ports de Brindisi et de Bari en 1991. Elle ne supporte pas de les voir parqués dans un stade à Bari qui lui rappelle le stade de sinistre mémoire de Santiago du Chili.  Le printemps arabe la trouve à ses côtés ; elle dénonce l’égoïsme de l’Europe nantie, et montre dans un article du 4 Avril 2011,  ‘’La lune et le doigt. Du printemps arabe et de notre inadéquation’’, que celle-ci est passée à côté sans trop comprendre. Elle ne manque pas de faire le voyage à Tunis. Elle écrit un grand nombre d’articles. Comme si rien de ce est qui humain ne doit lui rester étranger, elle commente l’évènement, à chaud. Par exemple, elle écrit un article lucide et courageux sur ‘’Ben Laden et son fantôme’’. Dans ce texte, elle montre trois choses importantes. La première est que la mort du chef d’al-Q’aida est plus une vengeance qu’un acte de justice. La deuxième est que nous avons affaire à deux fondamentalismes opposés mais complices. La troisième est que l’action du commando américain avait perdu toute signification puisque Ben Laden avait été blessé à mort par les révoltes arabes. Et voilà que l’exécution extra-judiciaire de Ben Laden commise par les champions supposés de la Justice et de Droits de l’homme  se répète avec le lynchage de Khadafi. Ce crime de guerre, qui vient après l’assassinat du général Abd al-Fattah Younès et en même temps que nombre de liquidations sommaires d’opposants, est la preuve que les gens du CNT sont les meilleurs disciples du despote sanguinaire déchu.

Le ‘’nous-centrisme’’, ses formes et ses effets

Pour Annamaria Rivera, pratique scientifique et pratique militante se rejoignent dans une critique et une dénonciation de ce qui est au fondement du racisme, de l’hétérophobie, de l’islamophobie, l’universalisme. Cet engagement n’est pas seulement scientifique et journalistique. Il est aussi personnel.  C’est ainsi qu’elle participe, par exemple, à la fameuse grève des étrangers du 1er Mars 2010.
L’universalisme se présente sous différentes formes dont l’évolutionnisme. Celui-ci stipule que les sociétés sont inégalement situées sur l’échelle de l’évolution humaine, les sociétés développées se trouvant au sommet de l’échelle. Et pour se développer, les autres pays n’ont pas d’autre choix que de répéter l’histoire occidentale. Dès lors, ‘’l’histoire d’une fraction restreinte de l’humanité (…) est proposée comme l’unique histoire possible.’’
L’universalisme est évolutionnisme et ethnocentrisme, c’est-à-dire eurocentrisme, que Mme Rivera préfère appeler ‘’nous-centrisme’’. Cette posture est faite de mépris et de rejet. Le monde des ‘’autres’’ est une nébuleuse, confuse de pauvreté, de superstition, d’arriération, de violence et de férocité, opposée au sien propre, qui serait le meilleur des mondes possibles.’’ (74)  C’est aussi ‘’l’un des masques de l’hégémonisme occidentaliste  et des stratégies impériales’’
Dans son ouvrage, Mme Rivera insiste sur les deux effets présentement les plus répandues de ce ‘’nous-centrisme’’ en Europe. Il s’agit de l’anti-communautarisme, en France, et de l’anti-relativisme culturel en Italie. L’anti-communautarisme, c’est le rejet des minorités parce qu’elles ne sont pas comme ‘’nous’’ et que ‘’nous’’ devons, par conséquent, rendre comme ‘’nous’’, c’est-à-dire assimiler. L’anti-communautarisme établit ainsi une ligne de démarcation très nette entre les cultures des ‘’autres’’, par principe inacceptables et la seule culture qui se confond avec la raison, l’esprit républicain.  Les partisans de cette conception, explique Mme Rivera, ne se doutent pas du paradoxe suivant : ‘’’’ceux qui accusent les autres de communautarisme expriment souvent une idée des autres modelée sur un schéma communautariste ou, tout du moins, culturaliste’’ (35)
L’anti-relativisme culturel vise ceux qui défendent les minorités. Cette prise à partie prend parfois des formes extrêmes comme dans le cas du politologue Angelo Panebianco qui n’hésite pas à considérer que le relativisme culturel est ‘’le principal allié de Ben Laden et consorts en Occident , leur cinquième colonne la plus précieuse.’’ (51)
Dans son démontage de la position anti-relativiste, la militante retrouve l’anthropologue et rappelle que ‘’le relativisme culturel (…) est l’une des pierres angulaires de la pensée anthropologique, l’une de ses conquêtes les plus importantes.’’ (62). Elle le montre à travers une incursion dans l’histoire de cette discipline à commencer par l’un des fondateurs Franz Boas qui, le premier, dépassa l’évolutionnisme ethnocentriste et définit toute culture comme ‘’une construction unique et originale et singulière.’’ Son disciple, M.J. Herskovits,  fonda et développa la théorie du relativisme culturel. La posture relativiste repose alors sur le postulat que ‘’les cultures (…) sont des produits historiques qui ne peuvent être classés selon le critère supérieur / inférieur.’’ (71). C’est, en fait, un acte politique de résistance ‘’ non seulement parce qu’elle est une tentative de résister à un discours public d’inspiration autoritaire et ethnocentrique, mais surtout parce qu’elle est l’affirmation de la partialité du point de vue dominant, et de la possibilité de la confrontation et du conflit entre des points de vue différents.’’ (60)

La fixation sur le foulard

Il y a eu et il y a encore, en Europe et particulièrement en France, une véritable fixation sur le foulard dit islamique et dans ce pays, les passions ne sont retombées, un peu, qu’après la promulgation de la loi l’interdisant. La démarche qui consiste à traiter par la loi un fait de société indique bien que ce dont il s’est agi, au fond, c’est de rejeter toute une communauté qui se trouve, dans ce cas précis, punie parce qu’elle est ce qu’il ne faut pas être. Et aussi une religion. L’Islam semble être perçue ‘’sous les traits de l’étranger pauvre, indésirable et menaçant.’’ (141) Les arguments avancés contre le voile oscillent souvent entre la nécessité de se conformer à la laïcité et l’obligation de libérer les femmes. Pour beaucoup, en Occident, le voile est irrémédiablement signe d’arriération. Il se trouve associé à des choses aussi inacceptables que ‘’l’excision, les mariages forcés, la lapidation de femmes adultères, en somme la barbarie ou à l’arriération d’une altérité indistincte et confuse’’ (139)
Il est à noter que des chercheurs, de haut rang, cessent de chercher et même de réfléchir lorsqu’il s’agit d’Islam et de femmes musulmanes. On se complait dans la posture positive et  confortable du ‘’fardeau de la femme blanche’’ c’est-à-dire dans la mission que se sont donnée des associations de femmes pour ‘’sauver’’ et civiliser les femmes de couleur. Ces dernières ne seront acceptables que si elles devenaient ‘’blanches’’. L’exemple récent de Nafissatou Diallo va rester, longtemps, dans les mémoires. De même que l’assourdissant silence des associations féministes occidentales à l’exception des associations noires américaines.  La jeune femme de chambre n’avait aucune chance de gagner ni même de se faire entendre parce que cumulant les ‘’tares’’ de la couleur de peau, de la religion et de la pauvreté. De plus elle s’est trouvée face au représentant accompli de l’Universel, de la Puissance et de la Richesse.  
Mme Rivera est donc dans le vrai lorsqu’elle écrit que ‘’les femmes d’origine immigrée et / ou appartenant à des minorités, ne deviennent intéressantes que dans deux cas : Si elles peuvent être représentées comme des victimes de cultures et de religions arriérées (si elles portent le hijab, le tchador, la burqa ou si elles sont concernées par l’excision) et si elles sont assassinées par des pères, des frères, des oncles appartenant à des cultures ‘’rétrogrades et barbares’’ (150)
Dans cette affaire du foulard dit islamique et du scandale qu’il suscite en Occident, il y a peu de places pour la réflexion et la recherche libre et sans a priori. Pourtant des hypothèses autres que celles de la barbarie, de l’arriération et de la soumission existent. Mme Rivera en avance plusieurs. Le voile peut devenir  ‘’un emblème et même un signe d’identité et de prestige’’ comme il peut fonctionner plus comme ‘’un symbole  de rébellion plutôt que de  soumission.’’ L’autre explication possible se réfère à la classe : ‘’au fond, affirme-t-elle, ce qui est l’objet de scandale pour la société majoritaire, c’est le foulard prolétaire  ou, plus précisément, le foulard de celles qui, appartenant aux classes populaires la plupart du temps stigmatisées, commencent à sortir de la marginalité par l’intermédiaire de la scolarisation’’ (101). Enfin il est possible d’avancer l’idée selon laquelle le voile serait ‘’le résultat d’une négociation avec l’environnement familial : la possibilité de sortir seules et de poursuivre des études à condition d’avoir la tête couverte.’’ (123)  Toutes ces explications sont légitimes et, en Algérie, les femmes ont vécu le voile comme signe d’identité, comme symbole de résistance et de rébellion ou comme résultat de compromis social. C’est du fait de ce compromis, notamment, que d’innombrables femmes ont réussi à accéder  à l’université et au monde du travail.

Pour un nouvel universalisme

Le projet de Mme Rivera est, bien sûr, dans la critique et le démontage des mécanismes de ce qu’elle appelle ‘’l’universalisme particulier abstrait’’ ; mais il est aussi dans sa contribution à l’élaboration et à la définition d’’’universaux’’, c’est-à-dire ‘’des règles qui permettent la communication réciproque entre les cultures et la ‘’traduction’’ de l’une dans l’autre. Dans cette opération de traduction, ce ne sont pas uniquement les affinités, mais aussi les différences irréductibles qui sont mises en évidence. Et ce sont précisément ces ‘’nœuds intraduisibles’’ qui, d’un côté, permettent de comprendre que nos propres catégories ne sont pas universelles au point d’absorber le tout, et, de l’autre côté, laissent un espace pour une perspective ‘’autre’’, pour une définition et une recherche conceptuelle qui transcende chacune des cultures en jeu’’ (11-12). Elle en appelle alors à ce qu’elle nomme un ‘’pluriversalisme’’, polycentrique quant à sa genèse et transculturel quant à son déploiement infini. (12)
Sa démarche rappelle celle d’Immanuel Wallerstein qui, lui aussi, n’a cessé de critiquer l’universalisme occidental et à prôner ce qu’il appelle ‘’l’universalisme vraiment universel.’’ Il le fait encore dans un de ses derniers ouvrages, ‘’L’universalisme européen, De la colonisation au droit d’ingérence.’’  (2006, 2008 pour la traduction française). Wallerstein est le grand absent dans le travail de Mme Rivera. Est-ce parce que l’ouvrage, ‘’Les dérives de l’universalisme’’ se présente comme la traduction de l’ouvrage publié, en italien, en 2005 : La guerra des simboli. Veli postcoloniali e retoriche sull’alterita. Le lecteur francophone a, pourtant, été averti qu’il s’agit d’une traduction et d’une actualisation. Pour la même raison probablement, se trouve absente la grande controverse suscitée par l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim publié en 2008, ‘’Aristote au Saint Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne’’ et en particulier l’important travail collectif, ‘’Les Grecs, les Arabes et nous, Enquête sur l’islamophobie savante’’ Sous la direction de Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed, Irène Rosier-Catach. (2009)
 
Annamaria Rivera, chercheure scientifique et militante des causes des femmes, des minorités, des réfugiés, des laissés pour compte, est sur la brèche depuis le Printemps européen de 1968. Elle est encore sur la brèche en 2011 avec le Printemps arabe. Dans un bel article, La lune et le doigt. Du printemps arabe et de notre inadéquation (4 Avril 2011), elle rend hommage aux Arabes en révolte, mais souligne aussi le ‘’hors-jeu’’ des Occidentaux. Elle reste, cependant, modeste et lucide. Dans un article du 11 Mai 2011, ‘’La pacification de la Libye et la paix éternelle des réfugiés’’, elle reconnaît les limites de son action : ‘’Je le sais, c’est une goutte d’eau dans la mer de l’indifférence et du racisme qui déferlent en Europe mais c’est au moins une goutte d’engagement civil, d’espérance et d’utopie.’’
Mais tout le monde sait que le grand fleuve n’est jamais que la résultante de ses petits affluents…


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