La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Politologie d’une rumeur qui n’a pas tué le président

Un régime sans voix

Khaled Ziri
Mardi 11 Septembre 2012

Comme prélude de rentrée édifiant à la bizarrerie systémique algérienne, les autochtones ont eu droit à l’extraordinaire manifestation d’impotence politique dans l’affaire de la rumeur sur la mort du président Abdelaziz Bouteflika. Les étudiants de sciences politiques ont un exemple remarquable de la vacuité du régime



Politologie d’une rumeur qui n’a pas tué le président
On ne sait pas si le blogueur qui a diffusé la rumeur a été manipulé ou s’il se cherchait son quart d’heure de célébrité, mais on sait que dans un Etat normalement institué, cette rumeur-nouvelle n’aurait pas du tenir plus d’un quart d’heure… Oui, dans un Etat normalement constitué, un « responsable » convenablement informé aurait balayé la chose en un tour de main. Les choses en seraient restées là. Mais comme nous n’avons pas un Etat normalement constitué, la plupart des ministres et des responsables, même quand ils avaient l’information, ne pouvaient se permettre de la dire. Et de mettre fin à un cirque inutile qui a enflammé internet. Il aura fallu attendre le lendemain pour que le brave Amar Belani, porte-parole des affaires étrangères aille au charbon pour apporter, non pas un vrai démenti, mais une formule indignée et hyper-prudente (on ne sait jamais, hein… même quand on est un porte-voix officiel, cela ne veut pas dire que l’on est dans le parfum !). Certains s’étonnent que ce soit le porte-parole de Mourad Medelci, présentement ministre des affaires étrangères qui s’occupe d’une question très domestique. D’autres se sont étonnés de voir que Belani qui a choisi un canal non-officiel choisisse de s’exprimer de manière elliptique et très langue de bois, là où il aurait été plus simple de dire les choses directement, sans ambages. Pourtant, ceux qui auscultent depuis longtemps l’impotence générale du système, avec peu d’amusement parfois mais le plus souvent avec beaucoup de désappointement, le disent : M.Belani est allé au maximum de ce qu’il pouvait dire. C'est-à-dire démentir sans s’engager sur rien.

La langue de bois de haut en bas

Le « démenti » de Belani constitue pour les étudiants algériens en sciences politiques une matière remarquable pour essayer de comprendre comment se fait la prise de parole chez les responsables dans la hiérarchie du système de pouvoir algérien. Ils peuvent y trouver matière à confirmation que la langue de bois dominante en haut de la hiérarchie devient encore plus… langue de bois à mesure que l’on descend vers le bas. Et quand personne de « haut placé » n’ose dire que le président est vivant et que le blogueur qui a annoncé sa mort ne fait que radoter, il ne faut pas attendre que les petits placés osent dire la moindre chose. Même en langue de bois. Nos étudiants peuvent aussi deviser sur le fait que même après l’indignation méprisante Belani, il a fallu attendre que l’Entv donne des images de Bouteflika « himself » discutant avec un ambassadeur de la vieille Europe pour que les dernières personnes « accrocs » à la rumeur cessent de lui donner un résidu de crédit. Comme si face à la paralysie ambiante, les algériens ne croient pas ce qu’on leur dit et qu’on doit nécessairement leur donner « à voir ». Et dans l’intervalle entre deux images, ces algériens, incrédules, semblent se chercher une forme d’explication rationnelle dans l’imagination d’une version algérienne de Kaguemusha de la dissimulation politique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, en Algérie, ce n’est pas la mort d’un président qu’on essaie de cacher – il est bien vivant, Hamdoulilah pour lui et pour les siens – mais celle d’un système dont l’existence ne tient plus qu’à l’argent des hydrocarbures, à la violence couplée à un travail systématique de désorganisation (et d’empêchement d’organisation) de la société. Et on comprend dés lors que face à une rumeur de la mort du président, l’ensemble du système paraisse désarmé. Il n’est plus doué d’un don de parole, il n’a pas de discours. Et en même temps, personne n’ose dire. Et sans une ENTV sous contrôle direct du noyau donnant des images que chacun interprète comme il veut, l’autisme du régime serait total. Nos jeunes politologues pourront explorer cette piste pour essayer d’expliquer les atermoiements du régime à ouvrir l’audiovisuel tout en permettant à des clones « amies » de l’Entv – sorte de pain légèrement amélioré- de s’installer et d’occuper le paysage. L’Entv et ses clones, c’est ce qui reste à un régime qui ne sait que dire et qui n’est même pas en mesure d’énoncer une parole simple pour contredire une rumeur.     


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