La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Triple échec des « amis de la Syrie »

Hocine Belalloufi
Mardi 3 Avril 2012

La Conférence d’Istanbul a représenté un nouvel échec des « amis de la Syrie » qui ne se sont même pas donné de nouveaux rendez-vous. En dépit de leur puissance politique, médiatique, militaire, financière et diplomatique, ils n’arrivent toujours pas à venir à bout du régime syrien. Ils ne comprennent pas que le peuple syrien et une partie de l’opposition intérieure ont vu clair dans leur stratégie qui consiste à briser l’Etat et la société syriens et s’y opposent, activement ou passivement.



Secrétaire d'Etat américaine Hillary Rodham Clinton parle aux médias après une conférence de ministres des Affaires étrangères à Istanbul, en Turquie, le dimanche 1 Avril 2012.
Secrétaire d'Etat américaine Hillary Rodham Clinton parle aux médias après une conférence de ministres des Affaires étrangères à Istanbul, en Turquie, le dimanche 1 Avril 2012.
Les initiatives se multiplient ces derniers jours dans la crise syrienne : plan de sortie de crise de Kofi Annan, sommet des chefs d’Etats arabes à Bagdad, Conférence des « amis de la Syrie » à Istanbul, création dans les jours à venir d’un « centre d’informations pour la justice en Syrie » financé par les Etats-Unis, création d’un « Groupe de travail » qui se réunira dans quinze jours à Paris pour étudier la meilleure façon d’étrangler la Syrie…

Cet activisme diplomatique, politique et médiatique ne doit pas cacher le triple échec des « amis de la Syrie »

Nouveau revers diplomatique

Le sommet arabe de Bagdad du 29 mars, auquel la Syrie n’a pas pris part, a rassemblé 10 chefs d’Etat, ce qui constitue un succès pour le gouvernement irakien. Mais si l’Emir du Koweït a effectué un déplacement historique au pays de Saddam Hussein, d’autres ont « boycotté » la rencontre. C’est en particulier le cas de l’Arabie saoudite et du Qatar, ces deux va-t-en-guerre du Conseil de coopération du Golfe persique, qui entendent remodeler la carte politique du monde arabe pour le compte des intérêts des grandes puissances dont ils sont les fidèles serviteurs.

La remodeler avec le sang des autres : certains opposants syriens, djihadistes de toutes origines, armées occidentales (OTAN, dont la Turquie)… Ni l’Arabie saoudite ni le Qatar ne se risqueraient à affronter eux-mêmes l’armée syrienne. Les armées de ces deux monarchies n’ont pris part à aucune guerre de résistance face à Israël et n’ont envoyé aucun soldat combattre cet Etat colonial avec lequel le Qatar entretient d’ailleurs d’excellentes relations. Les dirigeants irakiens n’ont pas raté l’occasion de fustiger la propension des monarchies du Golfe à s’ingérer dans les affaires intérieures des autres Etats (Libye, Syrie, Bahreïn, Irak, Yémen…).

L’absence des va-t-en-guerre au sommet de Bagdad a débouché sur l’adoption d’une résolution équilibrée qui demande aux protagonistes de la crise syrienne (pouvoir et opposition armée) de dialoguer et de rejeter toute intervention étrangère. Le texte ne demande pas le départ de Bachar el Assad, affaire strictement syro-syrienne, en dépit des appels réitérés en ce sens du président tunisien.

Les résultats du sommet de Bagdad s’inscrivent dans la dynamique du plan de sortie de crise proposé par Kofi Annan que les dirigeants arabes ont soutenu bon gré mal gré. Cela ne pouvait que peser négativement sur la Conférence des « amis de la Syrie »  qui s’est tenue à Istanbul le 1er avril. En dépit de l’offensive des va-t-en-guerre et d’un Conseil national syrien (CNS) plus belliqueux que jamais, l’option de l’armement de l’opposition n’a pas rencontré plus de succès qu’à Tunis, lors de la précédente conférence des « amis de la Syrie ». Washington veut bien armer les opposants, mais entend disposer en retour d’un contrôle sur les forces qui se battent, ce qui est loin d’être le cas actuellement.

De même que le CNS a été reconnu comme « un représentant légitime de tous les Syriens » et non comme « le représentant unique » du peuple de Syrie. Une telle reconnaissance aurait été particulièrement difficile à obtenir, nombre d’«amis de la Syrie » présents à Istanbul n’ayant pas totalement perdu le sens des réalités. Le CNS ne fait même pas consensus au sein de l’opposition et de ceux qui résistent, en Syrie, au régime antidémocratique du Baas. Comment pourrait-il être l’unique représentant du peuple syrien ?

Le seul résultat concret de la Conférence est la demande de fixation d’une date limite pour l’application du plan de Kofi Annan. On apprenait dans la journée du lundi qu’en dépit de l’opposition de la Russie à l’idée de fixer, a priori, une date, le médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe, Kofi Annan, et la Syrie étaient parvenus à un accord sur des mesures de désengagement militaire s’étendant jusqu’au 10 avril.

Echec militaire

En dépit de l’aide militaire massive (finances, armes, encadrement…) apportées par des pays étrangers (Qatar, Arabie, Libye, Turquie, France…) et différents courants politiques régionaux (opposition libanaise, El Qaida…), l’Armée syrienne libre (ASL) n’a pas réussi à « libérer » une quelconque portion du territoire syrien afin d’en faire une tête-de-pont au service d’une intervention militaire étrangère.

L’opposition armée dispose d’une indéniable capacité de nuisance. Elle peut poursuivre ses opérations de guérilla et réaliser des attentats à la voiture piégée comme cela se fait en Irak. Cela ne change pas fondamentalement le rapport de force, mais est susceptible de créer un grand chaos dans le pays. Cette opposition armée peut également bénéficier de la façon dont le régime Assad la combat. Incapable, en tant que régime dictatorial, de s’appuyer sur la population et de l’armer, le régime a été contraint d’utiliser les moyens lourds de l’armée (canons, blindés…) pour venir à bout des rebelles. Cette tactique purement militaire pour venir à bout de la rébellion cause d’importants dégâts dans les villes (destruction de maisons et édifices publics) et provoque la mort de nombreux civils. L’ASL et le CNS profitent de cette limite liée à la nature antidémocratique du régime baasiste pour engranger des points, en particulier sur le plan international.

La capacité de nuisance de l’opposition armée ne s’est à aucun moment transformée en aptitude à déstabiliser le régime car la population syrienne n’a pas adhéré, dans sa grande majorité, à cette forme de lutte. Pourquoi la population n’a-t-elle pas donné sa bénédiction à cette stratégie armée ? La population ne l’a pas fait parce qu’elle perçoit que l’objectif réel du CNS et de l’ASL n’est pas le renversement du régime, mais la destruction de l’Etat syrien au profit des grandes puissances étrangères. Elle a vu ce que l’intervention de l’OTAN a donné en Libye, un pays « libéré », mais gagné par la guerre civile et au bord de l’éclatement.

Défaite politique de l’opposition pro-impérialiste

En une année, la partie de l’opposition située à l’étranger et qui a lié son destin à l’agenda politique des grandes puissances (Etats-Unis, France…) a échoué à renverser le régime. Elle n’a pas réussi à le renverser militairement comme le concèdent volontairement tous ceux qui ont une vision réaliste de la situation, y compris dans le camp des parrains du CNS-ASL. Plus grave pour elle, les défections au sein de l’appareil d’Etat (armée, corps diplomatique, administration…) s’avèrent des plus limitées. De nombreux militaires (plusieurs milliers) ont déserté les rangs de l’armée, parfois pour des raisons légitimes (refuser de tirer sur des manifestants pacifiques…), quelques rares hommes politiques et diplomates ont rallié le CNS, la population de certains quartiers et villages s’est réfugié dans les pays voisins (Turquie, Liban, Jordanie…). Mais ce processus n’a jamais atteint un seuil quantitatif suffisant pour modifier qualitativement le rapport de force politique.

L’opposition armée (CNS-ASL) n’a jamais réussi à organiser avec succès une grève générale et une désobéissance civile qui aurait prouvé qu’elle disposait du soutien de la majorité de la population. Mosaïque de confessions religieuses (musulmanes et chrétiennes), la société syrienne ne s’est pas disloquée, mais est restée au contraire unie, non derrière un régime autoritaire et antipopulaire, mais derrière un Etat national auquel elle tient.

Le dernier échec de l’opposition armée qui illustre le mieux sa défaite réside dans son incapacité à asseoir son hégémonie sur le reste de l’opposition. Le CNS s’est finalement révélé incapable de rassembler derrière lui l’essentiel de l’opposition intérieure qui combat souvent le régime baasiste depuis très longtemps mais qui n’entend pas jeter le bébé (l’Etat syrien) avec l’eau du bain (le régime dictatorial). La défaite actuelle n’est pas celle de l’opposition syrienne, mais celle de l’option armée, de l’option butée qui refuse toute idée de sortie de crise par une stratégie de pressions (grèves, manifestations pacifiques…) et de négociations avec le régime. Il s’agit de la défaite de l’opposition qui est au service des puissances étrangères.

Les « amis de la Syrie » ne renoncent pas

Les échecs répétés n’arrêtent pas les « amis de la Syrie » qui s’avèrent particulièrement fidèles… à leurs intérêts. Incapables de provoquer la chute du régime par une opposition dont ils ont pris le contrôle et, empêchés par le double véto russe et chinois d’intervenir directement pour écraser sous les bombes le régime et le peuple syriens, les « amis de la Syrie » poursuivent néanmoins inlassablement leur action de déstabilisation. En dépit des échecs répétés, l’impérialisme reste un mauvais élève. 

La politique du deux poids deux mesures ne peut qu’éveiller les soupçons des Syriens les plus naïfs quant aux intentions des grandes puissances. Washington et Paris, relayés par l’ONU, ne cessent de réclamer du régime de Damas qu’il mette fin à sa répression, qu’il fasse taire les armes et applique enfin le plan de paix de Kofi Annan. Mais ils exonèrent généreusement l’opposition armée de toute obligation. L’armée syrienne doit arrêter de combattre, mais pas l’ASL qui peut continuer à frapper les militaires ainsi que les civils qui ont le malheur de ne pas soutenir le CNS. Ce n’est pas parce que les grands médias occidentaux (El Djazeera, CNN, BBC, France 24…) qui dominent la scène médiatique ne font jamais référence aux obligations de l’opposition, que les peuples du monde arabe, syrien en premier lieu, ne se rendent pas compte que Washington et Paris exigent de Damas ce qu’ils ne demandent même pas au CNS : arrêter les hostilités et entrer dans un processus de négociation.

Ainsi et alors que le régime de Bachar El Assad acceptait le plan de Koffi Annan et s’engageait sans « aucune condition préalable » à cesser les hostilités au plus tard le 10 avril, une dépêche de l’AFP révélait que l’adjoint de l’émissaire de l’ONU et de la Ligue arabe, Nasser El Qidwa, « s’efforce de convaincre l’opposition armée de s’engager à ‘’mettre fin à ses opérations dans les 48 heures suivant une cessation des hostilités de la part du gouvernement’’. Ces discussions avec l’opposition ont été qualifiées de « constructives » par la représentante des Etats-Unis à l’ONU, madame Rice, alors même que le CNS n’avait pas encore donné son accord.

L’Arabie saoudite et le Qatar, ainsi que deux ou trois autres pays arabes qui ne s’assument pas, ont de leur côté décidé d’accorder des millions de dollars au CNS afin que celui-ci verse des salaires aux membres de l’ASL. La Turquie d’Erdogan soutient de son côté le droit de la population à l’autodéfense et exige que toute solution politique passe par le départ du régime. Ces Etats, comme leurs alliés américains et européens, ne respectent nullement la « légalité internationale ». Qui sont en réalité les véritables « Etats voyous » ?

Il faut remercier le Qatar et l’Arabie saoudite

Au-delà des apparences se déroulent des évolutions auxquelles on ne prête pas toujours attention. C’est ainsi que l’Arabie saoudite, terre d’origine du Wahhabisme et mère de l’internationale djihadiste au service des Etats-Unis, ne mène plus son action au nom du réactionnaire projet théocratique, mais en celui de la démocratie. C’est au nom de cette satanique « valeur judéo-chrétienne » qu’est la démocratie, que Riyad s’ingère dans les affaires intérieures de Syrie et d’Irak.

C’est au nom de cette même démocratie que les putschistes de Doha – qui n’accèdent au pouvoir que par des coups d’Etat réalisés au sein même de la famille régnante – prétendent apporter leur aide au peuple syrien.

Il convient de remercier les monarchies du Golfe qui lèvent l’étendard de la démocratie car en agissant de la sorte, elles ont passé un nœud coulant autour de leur propre cou. Et plus ces régimes se réclameront de la démocratie, plus le nœud se resserrera sur leur gorge. Jusqu’au jour où les peuples d’Arabie, du Qatar, du Bahreïn et des autres monarchies se lèveront pour tirer un bon coup sur la corde.

L’action des deux monarchies contribue ainsi indéniablement à la repolitisation des peuples du monde arabe qui touchent du doigt la réalité du double discours et de la duplicité de ces régimes et de leurs maîtres impérialistes et qui pourront commencer à toucher du doigt la réalité des intérêts que l’islamisme international défend.


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