La Nation - Hebdomadaire Algérien

Numéro 101

Edition du 01 au 07 Mai 2013



Voter est-il halal ?

Abed Charef
Lundi 12 Mars 2012

Yadjouz, halal… Des mots bien de chez nous, mais qui ont réussi à traverser la mer, pour s’inviter dans des campagnes électorales pourtant très différentes.



Claude Guéant, derrière Nicolas Sarkozy
Claude Guéant, derrière Nicolas Sarkozy
On avait connu « yadjouz » et « layadjouz ». Cela se passait en Algérie au début des années 1990, quand le FIS avait le vent en poupe, et que les islamistes tentaient d’imposer leur manière de penser, de faire, de parler, de s’habiller, en un mot leur manière d’être. Tout était alors soumis à ce filtre primaire, rudimentaire, à travers lequel le citoyen était invité à penser et à agir.
Les partisans de ce prêt à penser voulaient limiter le débat politique à ce choix binaire, manichéen, fait exclusivement de noir et blanc, n’admettant aucune nuance ni concession. Créer un parti, faire du commerce avec les Américains, emprunter de l’argent auprès d’une banque, rien ne devait échapper à cette logique du licite et de l’illicite.

Les élections elles-mêmes devaient faire l’objet d’une fetwa : l’islam admet-il le vote ? Au débit des années 1990, Ali Belhadj lui-même avait publié un long texte pour justifier les choix du FIS, après avoir soutenu le contraire. L’an dernier, en Egypte, une autre polémique avait opposé salafistes et frères musulmans en Egypte, avant que ces derniers ne se rallient au choix électoral, à l’issue d’une fetwa prononcée par un de leurs ténors. En Arabie Saoudite, le vote n’est toujours pas admis comme une forme d’organisation du pouvoir, et les imams, soucieux de légalité, appuient le pouvoir sur ce point.

Quand cette mode du « yadjouz » et « layadjouz » avait déferlé sur l’Algérie, sociologues et analystes s’étaient étripés dans des polémiques sans fin pour savoir si ce mouvement était passager, s’il s’agissait d’une mode dont on guérirait vite, ou si le pays subissait un mouvement de fond, résultat d’un travail de longue haleine mené depuis des décennies par les islamistes. Les politiques étaient quant à eux divisés sur la manière de faire face : fallait-il aller à l’affrontement brutal, interdire ces mouvements et les combattre à mort, tout compromis étant considéré comme une compromission ; ou au contraire, fallait-il manœuvrer, les amener sur le terrain politique, les mettre devant les responsabilités pour reconquérir ensuite le terrain par
l’action politique ?

Vingt ans plus tard, un curieux débat surgit là où ne l’attendait pas du tout : en France, berceau de la laïcité. Ce pays, où domine même une forte tradition antireligieuse, vit désormais au rythme d’un débat sur le « halal », et sa place dans la société française. Chaque dirigeant y va de sa petite phrase, de son commentaire éclairé, de sa fetwa. Et voilà que le pays de Voltaire, de Montesquieu et de Rousseau, porté vers la rationalité et le contrat social plutôt que par les fetwas, voilà que la France se trouve, en pleine campagne électorale, engluée dans des polémiques plus proches de Badjarah, Rahbat Ledjmal et Gambetta que de Saint Germain ou la Canebière. Des dirigeants sans lien avec l’Algérie ni avec le monde musulman, d’autres, qui s’affichent franchement athées, se retrouvent empêtrés dans des polémiques sans fin sur des sujets qui paraissaient naguère faire partie du folklore.

Quel miracle a produit ce revirement ? Comment ce thème de la viande « halal » en est-il arrivé à faire la « une » des journaux télévisés et des principaux quotidiens, faisait oublier que Volkswagen fait 15 milliards de bénéfices pendant que l’automobile française dans son ensemble arrive difficilement à atteindre le milliard? Pourquoi la France en est-elle arrivée à ce qu’un premier ministre en exercice, François Fillon, se retrouve à émettre des fetwas à propos de ce que doivent manger ses concitoyens, puis à battre en retraite après le tollé soulevé par ses propos, oubliant que le déficit de la balance commerciale française atteint 70 milliards d’euros pendant que l’Allemagne dégage un excédent de  158 milliards d’euros, soit un décalage de 230 milliards entre les deux pays?

Cette affaire du « halal » a en fait été le révélateur de tous les non-dits et des dérives de la campagne électorale en France, pour arriver à cet ultime résultat : imposer de vrais faux débats. Ce qui n’est ni nouveau, ni sorcier. C’est même devenu d’une très grande banalité. Car en Algérie ou ailleurs, quand des hommes s’engagent dans un débat, ils peuvent l’aborder de deux manières différentes : soit ils parlent des rapports politiques et économiques, discutent pour savoir comment ils entendent gérer les relations sociales, comment changer les institutions, comment partager pouvoir et richesses, comment mettre sur pied des contre-pouvoirs solides, et quelles garanties offrir pour respecter les libertés et Droits de l’Homme ; soit ils discutent de la manière dont ils vont adorer Dieu et la patrie, et comment ils vont tuer les étrangers, les impurs et les kouffar.


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Ahmed Selmane | 20/03/2012 | 4251 vues
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